Tome IV - Fascicule 8 - octobre-décembre 1990


Noël à Bastogne

CÉSAR


Bastogne est certes une très jolie ville. Ou du moins l'était, car en ces sombres journées de décembre 1944, elle n'était que décombres.

On avait beau nous raconter que le brouillard empêchait l'aviation d'intervenir, que c'était, en quelque sorte, un accident ; que c'était le dernier, mais alors le tout dernier soubresaut de la bête ; nous étions bel et bien piégés. L'ennemi, que l'on croyait défait, entourait la ville de toutes parts. Il n'attendait que l'occasion pour nous exterminer. D'ailleurs, ses parlementaires l'avaient bien dit à Mc Auliffe : "Nous vous laissons une dernière chance. Rendez-vous. Vous serez bien traités (c'est toujours ça qu'ils disent). Sinon, nous vous détruirons". Notre brave général les avait proprement envoyés à la moutarde en leur lançant un "Nuts" qui n'avait guère cours dans les salons mondains.

Ouais. En attendant, nous, on ne voyait pas le bout du tunnel.

Il faisait bigrement froid. Depuis hier, la neige s'était mise à tomber. Ce n'était pas plus mal, remarquez, même que ça cachait un peu les ruines. Objectivement, c'était assez joli. Subjectivement, c'était un désastre. Il faisait froid partout et, dans le poste de secours que je m'étais bricolé dans une cave, cette poussière de neige s'insinuait partout, maculant les pansements et souillant les blessures. Les soldats pestaient contre cette blancheur qui les rendait si visibles.

"Pour une nuit de Noël, ça va être une nuit de Noël !..." C'était Walson qui parlait. Il avait un vocabulaire un peu limité, mais c'était un bon infirmier.

"Hein, docteur, que ça va..." - "Suffit, Walson. Si tu n'as rien d'autre à dire...". Tout aussitôt, je regrettai d'avoir été un peu vif. Walson était un brave homme. Depuis 24 heures, il soignait sans arrêt les pauvres types qui s'étaient fait avoir. Il n'avait pas dormi, presque pas mangé. Depuis 24 heures, il n'avait marmonné que des "Misère de misère !" en soufflant sur ses doigts gourds. Et maintenant, il me regardait avec de grands yeux étonnés.

"Écoute, Walson..."

C'est à ce moment-là que Tuck fit son apparition. Un civil un peu loqueteux le suivait à deux pas. La porte, en s'ouvrant, déchira la couverture qui la colmatait vaille que vaille. Allons bon. Encore une catastrophe.

"Mon capitaine, v?là un gars qui a besoin d'un docteur. Sa femme va avoir un môme. Vrai, c'est comme ça. Je lui ai dit que c'était pas le moment". Tuck avait un rire bizarre. Ce n'est pas pour rien que les soldats de la compagnie l'appelaient Donald Tuck. Mais tous les gradés ont un surnom et il ne s'en formalisait guère. "Il dit - si j'ai bien compris - que c'est pas loin d'ici, à la sortie du patelin, vers Martelange".

Non. Ce n'était pas possible. Non et non ! Un accouchement ! La nuit de Noël. Sous la neige. Avec, sans doute, un âne et un boeuf, avec des angelots casqués chantant des cantiques, et avec une étoile camouflée au-dessus de la grange... On ne me la fait pas. J'ai lu des trucs comme ça quand j'étais gosse. Mais ici, aujourd'hui, non. C'est un coup monté, un gag du plus mauvais goût.

Je n'irai pas.

D'ailleurs, à la sortie vers Martelange, les routes n'étaient pas sûres. On y signalait des patrouilles. Et puis quoi, patrouilles ou pas patrouilles, je ne jouerais pas dans cette pièce. Les auteurs de la blague en seraient pour leurs frais.

Le civil, visiblement, n'avait rien compris. Ses yeux inquiets allaient de Tuck à Walson. Penaud, il évitait mon regard.

Puis, il devint volubile. À mon tour de n'y rien comprendre. Mon français scolaire était très loin. Mais l'homme devenait véhément. J'allais lui expliquer que c'était impossible, que je ne pouvais quitter le poste de secours, que d'ailleurs, je n'y croyais qu'à moitié... Je me souvins à temps que je ne parlais pas la langue. Alors, par pure paresse, j'enfilai ma parka et je le suivis. C'est comme ça, me disais-je, qu'on devient un héros.

La marche était difficile. Les rues étaient encombrées de gravats et de toutes sortes de décombres. La neige fraîche n'arrangeait pas les choses. Vingt fois, je perdis l'équilibre et vingt fois, l'homme me rattrapa. Bientôt nous fûmes à la limite de la ville mais le bonhomme ne fit pas mine de s'arrêter. Comme je voyais de-ci de-là quelques soldats américains, je ne m'inquiétai pas outre mesure. Nous traversâmes des champs parsemés d'épaves. Des chars, des camions.

La neige s'était remise à tomber, accompagnant un petit vent aigrelet qui nous mordillait les oreilles. Nous marchions courbés pour offrir moins de prise aux intempéries.

Du doigt, l'homme m'indiqua l'entrée d'une cave. Sans doute y avait-il ici, naguère, une riante fermette, pleine de vie et de chaleur. Nous entrâmes.

Elle était là, couchée sur un lit de camp. Une faible bougie éclairait l'endroit. Située près du plafond, l'unique fenêtre était occultée par une couverture marquée "Wehrmacht". Il ne s'agissait pas d'un accouchement. Un éclat avait vilainement entamé le bras droit. La femme, en perdant son sang, s'en allait doucement. Il n'y avait pas grand-chose à faire. Un garrot, quelques recommandations, un peu de morphine, la promesse de revenir. De toute manière, elle n'en avait plus que pour une heure, peut-être deux. Je fis de mon mieux. En sortant, j'oubliai volontairement mes cigarettes sur la table. Le pauvre homme allait en avoir besoin.

À présent, il faisait complètement noir. La neige avait cessé de tomber. Quelques étoiles piquetaient chichement un ciel d'encre. Pas de lune. Il me suffisait de marcher tout droit jusqu'à la grande ruine que j'avais vue en venant. Puis tourner à droite. Un quart d'heure, au maximum.

Quelques coups de feu éclataient au loin, comme à regret. L'horizon rougeoyait doucement du côté de Martelange. J'avais froid et j'étais de mauvaise humeur. Qui donc avait tué cette malheureuse ? Les nôtres ? Les Allemands ? Allez donc savoir. Un éclat, ça n'a pas de nationalité. Ça ne choisit pas ses victimes. C'est bête, indifférent, ça n'a pas d'opinion. Mais ça fauche des vies, comme ça, sans savoir. La guerre ! Misère de misère... Je pensai à Walson.

En arrivant près de la grande ruine, j'entendis des voix. Enfin ! Des sentinelles, sans doute. Il s'agissait de se faire reconnaître, ces gaillards avaient la gâchette facile. Qui sait, peut-être avaient-ils une gourde de whisky ? "Voulez-vous une rasade, mon capitaine ?" - "Non, non, je ne voudrais pas vous en priver" - "Mais si voyons par ce froid..." - "Vous en avez assez ? - "Puisqu'on vous le dit... ". Mon gosier se réjouissait déjà.

En m'approchant, je vis qu'ils étaient cinq. Ils avaient - folle imprudence - allumé un petit feu que leurs longues capotes, en l'entourant, masquaient quelque peu. Ils parlaient à voix basse. Je dis "Hello" et ils me firent une petite place.

Il y eut un moment de silence. Le foyer crépitait faiblement. Déjà, je sentais sa chaleur me caresser les jambes ; je me trouvais bien. L'un des hommes me tendit sa gourde en me disant quelque chose que je ne compris pas. Je bus goulûment. Ce n'était pas du whisky, mais c'était diablement bon.

Les soldats se remirent à discuter.

C'est alors que mes cheveux se dressèrent sur ma tête. Ces hommes parlaient en allemand ! Adieu Bastogne, adieu Tuck, adieu Walson ! Ma guerre s'arrêtait ici. Bientôt, je connaîtrais les camps, les barbelés. Ou pire encore. On racontait tant de choses.

Faire demi-tour, m'enfuir à toutes jambes ? Il n'y fallait point penser : en campagne, je n'avais aucune chance. Alors quoi ? Faire comme si j'étais un des leurs ? Oui, à condition de ne pas parler, ça pouvait peut-être marcher. Mais pas longtemps. Je rendis la gourde. Puis, nerveusement, je sortis un paquet de cigarettes (j'avais des réserves). J'en offris autour de moi. Catastrophe ! Des cigarettes américaines... Tant pis. Le mal était fait. Avec l'obscurité, peut-être que... J'allumai mon briquet et donnai du feu à mes deux voisins. Le troisième, ne voulant pas quitter sa place, me prit le briquet des mains et servit ses camarades.

Je vis alors avec terreur les grandes lettres jaunes qui ornaient le briquet : US... J'étais pressé d'en finir. Le plus calmement que je pus, je tirai quelques bouffées. Puis je dis "Hay !" et je fis demi-tour.

Je n'avais pas fait vingt mètres que j'entendis courir derrière moi. Voilà. Le point final. Ça devait arriver. Une main se posa sur mon épaule ; je me retournai lentement. L'homme me tendit ma trousse de secours. Il sourit et me dit distinctement : "You forgot your case, Sir...".

Je ne crois guère aux miracles. Mais il y a des jours où je doute.


Date de mise à jour : Mardi 24 Novembre 2015