Tome IV - Fascicule 8 - octobre-décembre 1990


Ma campagne de mai 1940

Julien HERMAN

(secrétaire communal honoraire de Nessonvaux)


Le réveil

J'avais onze ans et trois mois, et j'habitais à Petit-Rechain, rue de Battice, exactement en face du garage des autobus de la société "Le Perron". Cette nuit-là, celle du 9 au 10 mai 1940, mon sommeil, profond et paisible comme celui de tous les gosses, s'achevait sur un rêve : ma mère, penchée sur moi, me disait...

J'ouvris les yeux. Ce n'était pas un rêve ! Un intense vrombissement, bien réel, emplissait l'air, faisant vibrer la maison. Au clocher de l'église, les sirènes hurlaient lugubrement. Penchée au-dessus de mon lit, ma mère me disait d'une voix toute tremblante : "Lève-toi m'fi, c'est la guerre !"

La guerre ? Pour moi, la guerre, c'était autre chose que ce qu'elle semblait être depuis le 3 septembre 1939 : quelques escarmouches entre patrouilles françaises et allemandes en avant de la ligne Maginot ; cent mètres de terrain conquis puis abandonné ; quelques images du "front", dont je me délectais lorsque ma soeur Berthe, rentrant de son travail à Verviers, rapportait l'hebdomadaire "Match".

Pour moi, la guerre, c'étaient les crimes abominables perpétrés par des soldats allemands en 1914, à Herve et ailleurs. En effet, quelques années auparavant, maintes fois j'avais entendu le récit de toutes ces horreurs : alors que, âgé de quelque quatre ans, sagement assis sur un "passet" dans un coin du salon de coiffure qu'exploitait mon père, rue Moreau, à Herve, j'écoutais les conversations des "grands", témoins ou presque victimes, vingt ans plus tôt, de la Furor Teutonicus des soldats gris, retardés "nach Paris" par la mortelle précision des canons du fort de Fléron.

Ces atrocités allemandes de 1914 traversèrent mon esprit tel un éclair fulgurant, cependant que je bondissais de mon lit, en cette aube radieuse du 10 mai 1940. Enfilant en vitesse mes vêtements, je courus à la fenêtre où m'attendait un spectacle tout nouveau pour moi : des dizaines d'avions passaient à haute altitude, volant plein ouest et laissant, sur l'azur du ciel, de longues traînées blanches de condensation.

À travers leur intense bourdonnement, je perçus tout d'abord les voix familières des voisins, eux aussi réveillés et scrutant le ciel. "Regardez un peu ici !", "Regardez un peu là-bas !". Toute la maison était d'ailleurs en émoi. Mon frère Joseph dévalait de la mansarde où il couchait. Ma soeur Berthe quittait tout juste la chambre qu'elle partageait avec ma grand-mère maternelle, tandis que ma mère s'efforçait, tout en l'habillant, de rassurer mon petit frère Henri, infirme de quatre ans en demi, incapable de se lever sans aide, et dès lors plus traumatisé que quiconque par ce remue-ménage inquiétant.

Je fus bientôt dans la rue, où mon père s'était joint aux nombreux badauds intrigués. Il était, je pense, environ 5 heures du matin. Les escadrilles continuaient à passer imperturbablement. De temps à autre, comme pour rectifier son alignement dans la formation, un avion virait en miaulant, puis le ronronnement reprenait son rythme régulier, menaçant...


C?est la guerre !

Le temps passait vite, tandis qu'une nouvelle courait de bouche en bouche : "C'est la guerre !". Une nouvelle dont nul ne connaissait l'origine. Mais qui donc prétendait que c'était la guerre ? Car, quelle était la nationalité de tous ces avions ? Où allaient-ils ? D'où venaient-ils ?

Du reste, Adolf Hitler, Führer de l'Allemagne, ne venait-il pas encore de garantir, de la manière la plus formelle, la neutralité de la Belgique ? Si bien que la veille, le jeudi 9 mai, toutes les permissions et congés avaient été rétablis dans les casernes belges. Et, dans une atmosphère dès lors plus sereine, André Bastagne, fiancé de ma s?ur, soldat milicien de la classe 1939, avait regagné la caserne du fort de Battice après avoir dit - on l'évoquerait plus tard comme une sorte de prémonition : "Jusqu'à demain... ou après... ou après... ou après...". De toute manière, dimanche, ce serait la Pentecôte, une fête de deux jours que la température véritablement estivale rendait pleine de promesses.

On se rappela subitement - mon futur beau-frère l'avait déclaré maintes fois - que l'incendie des baraquements/caserne abritant la garnison de Battice serait le signe confirmant avec certitude l'état de guerre.

Je courus aussitôt sur la chaussée de Battice, jusqu'à l'endroit nommé "Pont d'Arcole", près du château d'eau de Petit-Rechain. De ce lieu situé à moins de 100 mètres de notre habitation, la vue portait, au nord-est, jusqu'aux abords de Battice.

Quelques villageois du coin fixaient l'horizon, atterrés, incrédules : les baraquements du fort de Battice étaient en flammes ! Le ciel était entre-temps redevenu silencieux, mais le doute ne semblait pourtant plus permis : c'était la guerre. Et j'avais très peur...

Je ne mangeai rien ce matin-là ; tout au long de mon existence, il en serait d'ailleurs ainsi dans mes moments d'intense émotion. Ma soeur "tchoulait" (pleurait) beaucoup. Ce n'était qu'un début, mais je ne parvenais pourtant pas à m'y habituer vu que je ne comprenais encore rien à l'Amour...

Dix mai 1940, six heures du matin, je pense (?). Une détonation déchire un silence sans cesse plus pesant : le fort de Battice ouvre le feu ! Le décor était planté ; on pouvait lever le rideau sur la deuxième tragédie du XXe siècle. Ainsi ce fort, ce géant de béton et d'acier dont les pieds prenaient appui à quelque 35 mètres sous terre et dont les massives casemates avaient tant de fois exalté mon imagination d'enfant, allait servir, comme ses semblables de la position fortifiée de Liège en 1914, à barrer aux Boches la route de Paris ! Essayer, à tout le moins...

Ma soeur se décida à aller aux nouvelles chez les parents de son fiancé ; ils habitaient à peu de distance, au terminus même du tram n° 2 "Rechain - Dison - Stembert" (ce bon vieux tram ronronnant, appelé, par le "progrès", à être remplacé en 1962 par un autobus polluant...).

Eux savaient parfaitement à quoi s'en tenir. Et il s'avéra que c'est par eux que s'était propagée dans le village, jusqu'à nous finalement, la fatidique nouvelle "c'est la guerre". Voici comment : André Bastagne avait été commandé, dans la nuit, pour descendre à vélo jusqu'à Verviers, afin de remettre en mains propres, à une douzaine de militaires de carrière, l'ordre de rejoindre d'urgence le fort.

Mission accomplie, il était parvenu, en tirant quelques coups de feu avec son pistolet GP, à réveiller ses parents pour les informer. Après leur avoir abandonné sa bicyclette, il avait arrêté une voiture automobile pour regagner Battice au plus vite. D'abord incrédule, sinon terrorisé face au redoutable pistolet braqué sur lui, le chauffeur (qui se rendait en vacances...) s'était exécuté, avait donc fait demi-tour à l'entrée de Battice et était reparti vers Verviers, pleins gaz...

Nous attendions impatiemment le "journal parlé" de la radio, de l'INR, ainsi qu'on désignait alors la radio belge. À 6 heures 30, succédant à l'indicatif musical familier (quelques notes de "Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille", de Grétry) et à la ritournelle de "La Brabançonne", une voix grave sortit de notre (premier) récepteur de TSF, un SBR que mes parents avaient acheté en 1938, alors qu'un certain Hitler commençait à se mettre en vedette de l'actualité politique.

Quarante ans plus tard, je ne me souviens plus de tout ce qu'a pu raconter ce "journal parlé" historique, mais je garantis, mot pour mot, l'exactitude de sa première phrase, jaillie par tant de fenêtres déjà ouvertes sur un matin radieux : "Sans ultimatum, sans note, l'Allemagne a attaqué ce matin la Belgique, la Hollande et le Luxembourg". Dans le même communiqué, une autre phrase nous frappait comme une agression personnelle car elle concernait le terroir ancestral : "La gare de Jemelle est en flammes".

Ce fut à partir de ces informations de source officielle que le village prit une physionomie nouvelle. Bientôt les premiers fuyards se mirent à passer vers l'ouest, à pied, à vélo, en voiture parfois. Isolément ou par familles entières, lourdement harnachés de sacs, ployant sous d'énormes valises, à la fois muets d'inquiétude et ravis d'être en route... vers l'Inconnu.

C'est quand je voyais passer les gens que ma propre détresse augmentait car, fort curieusement, c'est dans la présence d'étrangers que je trouvais quelque réconfort. Ma famille seule ne me rassurait pas, et je ne cessais de gémir pour que l'on se mît en route, nous aussi, comme un tel, comme les X, comme les Y, comme les Z, que je venais de repérer dans le cortège sans cesse plus nombreux des heureux "partants".

Mais j'avais beau pleurer et supplier, mes parents semblaient indifférents à la panique se généralisant, au réflexe moutonnier bien connu. Je n'arrivais pas à comprendre pourquoi mon père, confronté à la barbarie allemande en 1914 (NB : après l'incendie de sa maison, c'est par miracle qu'il avait échappé, avec ses père, frères et soeurs, au sort tragique de ses voisins, fusillés à Labouxhe/Mélen...), ne paraissait pas la redouter en 1940. Peut-être n'était-ce que l'appréhension de falloir courir les routes avec son enfant infirme, qui motivait ses hésitations.

L'exode moderne, celui de 1940, était donc bien en cours, sur un fond de détonations de plus en plus nourries lesquelles, nous parvenant des quatre points cardinaux, indiquaient que l'artillerie de Battice n'était plus seule dans la danse. Tantôt, c'était un coup sonore et sec tel un coup de départ, tantôt c'était comme le rugissement d'une arrivée, où on croyait même parfois déceler une dégringolade de pierres et de briques. Où ? Impossible de le supputer.

Des avions vrombissaient à nouveau très haut dans le ciel, mais plus dispersés qu'à l'aube. Pas un instant, l'idée ne m'effleura d'aller voir si l'école était ouverte, alors que l'heure de m'y rendre était déjà passée : les événements rendaient cette chose dérisoire.

Ce matin-là, Walthère Derouaux, le brave garde champêtre de Petit-Rechain, avait fort à faire, on le devine. Il courait partout, l'air grave et soucieux. Il vint chez nous pour notifier à mon grand frère (dix-huit ans et demi), l'ordre de se présenter au rassemblement des jeunes gens du village, évacués obligatoires parce que proches de l'âge de porter les armes. Peu après, ayant réuni un peu de linge et quelques victuailles, Jojo nous embrassa et alla rejoindre ses camarades ; un autobus du "Garage du Perron" les emmena vers une destination inconnue. Mes onze ans ne perçurent évidemment pas combien ce départ fut pénible pour mes parents, voyant leur fils - un enfant encore - déjà et brutalement sélectionné pour la guerre, pour la Mort peut-être.

Le départ de "grand frère" me troubla donc peu, me valut même un brin de jalousie pour celui que son âge habilite à "rendre les coups" et... accrut encore ma peur ainsi que mon exaspération devant père et mère toujours indécis.

Sans cesse dehors et constamment aux aguets, je ne perdais rien des préparatifs des voisins proches, ni de leur départ. Lentement, inexorablement, le quartier rue de Battice (la nôtre !), rue de Dison, rue Bonvoisin, rue L.-B. Dewez, place Xhovémont, se vidait de ses habitants. Seuls restaient généralement quelques vieillards, inconscients du danger ou peu attachés à un avenir que l'âge... plaçait déjà fort loin derrière eux.

Quelques soldats belges à vélo arrivèrent de la direction de Dison ; harassés par l'effort de la montée sous un soleil déjà ardent, ils mirent leurs fusils en faisceaux et se laissèrent choir juste sur le trottoir assez large qui courait devant nos fenêtres, dans l'ombre de la maison. C'étaient des gars porteurs du béret bleu foncé ; on les appelait des "garde-frontière". À mon vif désappointement, ils ne tardèrent pas à se remettre en route, vers Battice.

Puis ce fut l'arrivée inopinée (à vélo) du frère de ma mère, mon oncle Albert Fassotte ; il venait embrasser sa mère avant d'aller faire son devoir. Je n'appréciais guère la visite de l'oncle, compte tenu du nouveau retard qu'elle apportait à notre éventuel départ ; décidément, seuls les membres de ma famille ne semblaient pas pressés de fuir vers l'ouest ! On discuta des événements, des perspectives, des nouvelles et des rumeurs. Que de temps encore perdu, alors que, pour sûr, les Barbares s'avançaient vers nous !

Enfin décidée, en tout état de cause, à se retirer dans sa maison qu'elle possédait encore "à Halleur", actuelle route de Mariomont, territoire de Stembert, ma grand-mère s'ébranla - ce qui semble indiquer que les trams continuaient à circuler (?) - bientôt suivie par son fils. Quelle heure était-il à ce moment ? Dix heures du matin, je pense.


Le départ

Les parents du fiancé de ma soeur se préparant à partir eux aussi, les miens décidèrent alors que nous partirions en même temps. Alleluia ! On ne dut pas insister pour me faire aider aux préparatifs, lesquels furent seuls capables de me faire quitter la rue, où j'errais depuis l'aube.

Les choses à emporter ne manquaient pas, d'autant que dans l'appréhension lucide de la dernière, la toute dernière guerre, ma mère avait stocké, notamment, des haricots, du sucre, du macaroni, du savon, même. Mais pour ne pas avoir bien compris le problème des priorités, j'eus droit à une sévère réprimande à l'instant où je glissais sereinement dans l'une des valises... mes albums d'images "Chocolat Aiglon". C'était, à l'époque, tout mon patrimoine mobilier. À regret, je dus retirer mes albums.

Et le chat ? Un beau "Arlequin" qui me regarda, fort perplexe, quand, dûment autorisé, je lui allongeai dans le coin de notre petite cour, un énorme beefsteak qui ne lui était normalement pas destiné.

Toutes dispositions prises... sauf - erreur funeste - de retirer de notre petite vitrine rue Bonvoisin, quelques bouteilles de liqueur et d'alcool dont nous avions un dépôt, on ferma les portes à double tour et on partit. Enfin !

Il était plus d'onze heures. Ma mère conduisait une poussette où "Lily" (ainsi avait-on toujours désigné mon petit frère Henri) se recroquevillait toujours davantage à chacune des détonations qui continuaient à accompagner notre progression vers le village de Grand-Rechain. D'où tirait-on ? Sur quoi ? Impossible de le deviner.

Mon père conduisait une autre poussette, de construction plus sommaire, dont les accoudoirs supportaient deux énormes valises pleines à craquer.

Ma soeur Berthe cheminait, tenant son vélo à la main. J'emmenais, moi aussi mon vélo, tantôt marchant à côté, tantôt roulant quelques dizaines de mètres en avant. Des couvertures étaient arrimées sur chaque porte-bagages.

Il faisait un temps superbe et déjà chaud, mais ma satisfaction fut de brève durée. À peine avions-nous dépassé la place du village de Grand-Rechain que déjà nous prenions congé des parents de mon futur beau-frère, et à cinq, nous nous dirigeâmes vers le cimetière de Grand-Rechain, direction Tribomont, mes parents paraissant avoir décidé de gagner Cornesse dans un premier temps.

À Cornesse en effet, quelques mois auparavant, ils avaient acheté (dans l'angle nord-ouest de la place de l'Église, un peu en retrait) une vieille maison à restaurer. C`est donc à Cornesse qu'on allait, nous éloignant du secteur d'opérations du fort de Battice? pour nous enfoncer dans celui du fort de Tancrémont qui, lui aussi, y allait de bon coeur. Banggg ! Banggg !

À chaque nouvelle détonation, nous courbions instinctivement l'échine et accélérions l'allure. "Mon Dieu, Arthur !" gémissait ma mère, cependant que Lily, qui avait demandé que l'on relevât la capote de sa poussette, s'y engonçait toujours un peu plus, tremblant de peur. Ma soeur sanglotait de temps en temps ; comme moi, elle eût souhaité poursuivre la route avec les parents d'André, dont la compagnie, sans doute, la rassurait quelque peu elle aussi.

On atteignit Cornesse, qui semblait abandonné de presque tous ses habitants. Contrastant avec la chaleur qui régnait à l'extérieur, une fraîcheur quasi bienfaisante nous assaillit dès le seuil de notre future maison ; impression à quoi se substitua bientôt une odeur de renfermé, de vieux, de plâtre et de ciment, qui était habituelle à l'endroit. On commença par descendre dans la cave le vélo de Berthe, puis le mien. On se débarbouilla sommairement et, sans doute, prit-on quelque nourriture, la première de cette journée, pour ce qui me concerne.

On en profita pour inspecter l'état d'avancement des réparations en cours ; rentrant brusquement dans la première pièce, là où quelques jours plus tôt, mon grand frère, après sa journée de travail à Ensival, avait posé interrupteurs et prises de courant, j'y surpris mes parents pleurant doucement... Où était Jojo, à cette heure ?

Mais sapristi, qu'est-ce qu'on a bien pu foutre là, dans cette maison/chantier, pour parvenir seulement en début de soirée, via "Cromhaise" et le chemin du Bois d'Olne, dans l'agglomération de Nessonvaux/Fraipont. On tourna à droite vers Liège, suivant à présent la vallée de la Vesdre, plein ouest enfin ! Les collines entre lesquelles nous avancions répercutaient sinistrement, en un grondement sans fin, le bruit du canon.

Comme les vélos avaient été intentionnellement planqués à Cornesse, Berthe et moi avions les mains libres pour, de temps à autre, aider à propulser la poussette de Lily ou celle qui transportait tous nos biens.

On avançait en silence aussi vite qu'on pouvait, précédés ou suivis de groupes d'autres fuyards pareils à nous-mêmes. On atteignait à ce moment précis, l'extrémité ouest de l'endroit nommé "Longtrat", là où la voie ferrée tangente la route ; nous suivions d'assez près un groupe au sein duquel, sur une charrette à main, un vieillard était étendu. Mon père ralentit quelque peu l'allure et nous souffla, à voix basse : "Lu pôv' vî homme vé d'mori... (le pauvre vieil homme vient de mourir)". Ce fait allait demeurer gravé dans ma mémoire et, au fil des années, j'eus plusieurs fois le désir de satisfaire ma curiosité. Qui était ce malheureux dont, sans nul doute, le décès avait dû être déclaré à la mairie du lieu, celle de Forêt en l'occurrence ? C'est en 1977 que l'occasion m'a été donnée d'apprendre, par l'acte de décès, qui était ce pauvre vieux : "Mineur Jacques Paschal, veuf Piron Marie, né à Verviers le 6 septembre 1868, domicilié à Verviers, rue de la Vesdre 12, décédé à "Longtrat" le 10 mai 1940 à 6 heures et demie du soir".


Première nuit de "réfugiés"

Ma mémoire n'a pas retenu qui ou quoi, à l'entrée de Trooz, nous a dirigés vers l'école du hameau de La Brouck, déjà envahie par de nombreux "réfugiés" ; il m'est resté, par contre, que nous passâmes la nuit dans une classe, recroquevillés sur l'estrade, assurément trop étroite, où ma mère avait étendu une couverture. Ainsi, en l'espace de quelques heures, une classe de l'école de La Brouck était devenue la chambre à coucher commune de gens venus d'un peu partout, nivelés par la peur, l'angoisse du lendemain.

De formidables détonations se succédaient quasi sans interruption, des "banggg" secs et sonores accompagnés de fulgurants éclairs ; des initiés les attribuaient aux canons du fort de Chaudfontaine, accroché, en effet, tout là-haut, presqu'au-dessus de notre misérable abri. Détonations et longs éclairs se suivaient comme en un effroyable orage. Ces lueurs menaçantes me donnaient l'occasion d'apercevoir un bref instant mes voisins ; parfois, c'était le faisceau de la lampe de poche de quelqu'un qui se rendait aux toilettes.

Mon petit frère Lily devait être "mort de peur" ; "Maman !?" chuchotait-il sans cesse. "Je suis là, mamé", répondait ma mère tout en s'évertuant, rassurante, à saisir sa pauvre petite main de myopathe à l'avenir si court...

Des bébés pleuraient. Tout cela avait quelque chose d'hallucinant, d'irréel. La nuit me parut interminable bien qu'on ignorât de quoi serait fait le lendemain. Meurtri par une position inconfortable, j'aspirais tout naturellement à me lever et à partir, à fuir plus loin.

Nous nous remîmes en route, très tôt sans doute, débouchant sur la nationale n° 31, direction "Liège", par la passerelle des "Laminoirs de la Rochette" (chaque fois, la vue de cette passerelle déclenche dans ma tête la projection du film de ces mémorables journées). On avançait bien, courant parfois une dizaine de mètres lorsqu'un crépitement insolite y incitait naturellement, et on finit par arriver à hauteur du pont de Fragnée, vers lequel de nombreux civils se précipitaient.

Une clameur nous parvint alors plus précise : "Allez, allez, dépêchez-vous, le pont va sauter !" criaient une poignée de soldats belges. On fonça, tête baissée, vers l'autre extrémité du pont puis on se dirigea vers Cointe, au hasard des rues.

Puis, terrifiant vacarme, le sol tremble : le pont de Fragnée saute. Bien que la rue monte, on accélère l'allure.


Installation rue Saint-Nicolas à Liège

Vers la fin de l'avant-midi (?), nous progressions dans la rue Saint-Nicolas où, comme en d'autres lieux, des gens sur le seuil de leur habitation regardaient passer, apitoyés, les groupes de ceux qu'on appelait des "évacués".

Une petite femme laide, bossue, nous regarda alors que nous faisions halte un court instant sur son trottoir pour rajuster quelque peu le chargement de valises déséquilibré par les cahots. Sans doute jugea-t-elle Lily bien grand pour occuper une poussette, puisqu'elle demanda à ma mère : "Qu'a-t-il, Madame, votre petit garçon ?". "Il ne marche pas !" répondit ma mère. "Mon Dieu ! Mais ne continuez pas, cela ne sert à rien. Entrez chez moi..." dit-elle alors.

Nous étions prêts à poursuivre notre chemin, mais elle se fit si gentiment insistante qu'après quelques instants d'hésitation, nous nous retrouvions, chez elle, l'objet du plus généreux empressement. Cette petite femme (née en 1897), laide et bossue, mais au grand coeur, c'était "Germaine" Bourdouxhe, rue Saint-Nicolas 458, à Liège.

Au rez-de-chaussée, sa maison comportait une chambre à coucher en façade ; une petite cuisine y faisait suite, donnant sur une cour. Au fond de cette cour et dans le prolongement du vestibule, un arrière-bâtiment abritait des locataires, un ménage de vieux pensionnés du nom de Berx, avec Virginie, leur fille célibataire.

Un carrelage mural blanc ajoutait à l'exquise propreté de la cuisine où nous nous trouvions non seulement à l'étroit mais quelque peu gênés ; beaucoup d'images pieuses et aussi, encadré, un poème célèbre consacré à la mère. Poème qui se terminait par : "Et le seul mal qu'elle puisse jamais nous faire, c'est de mourir et de nous abandonner..."

Faut-il dire que la nouvelle situation ne "m'arrangeait" pas, mais alors pas du tout ! Ne faisant pas plus d'étapes que nécessaire, les Allemands allaient sûrement apparaître d'un moment à l'autre. Et puis, je me demandais avec angoisse quel serait le premier menu là où nous nous trouvions en pension complète. Plus aucun souvenir ne me reste à cet égard. Probablement parce que, en revanche, je me rappelle très bien qu'ayant jugé très vite les qualités ménagères de ma mère, Madame Germaine lui avait aussitôt délégué tous pouvoirs pour diriger l'Intendance.

Des gens, dans les équipages les plus divers, continuaient à se traîner vers l'ouest. On entendait de fréquentes détonations dont nous ne pouvions déterminer la nature et l'origine. Nous étions sans nouvelles des combats et, trop souvent à mon gré - je l'ai déjà dit, ma soeur versait des larmes sur le sort inconnu de son fiancé.

Quelle était la situation du fort de Battice, que je n'hésitais pas, dans mon exaltation de gosse, à considérer véritablement comme "mon fort" ?

Reprenant mes habitudes d'indépendance, je ne tardai pas à effectuer des reconnaissances aux environs, rendant mes parents légitimement inquiets car, sans nul doute, le danger était partout présent. Reconnaissances peu excitantes d'ailleurs, puisque ce n'étaient que rangées monotones de maisons aux façades noircies, partiellement descendues dans le sous-sol instable truffé de galeries de mines, que halls d'usines, que terrils, que rues inégales en gros pavés courant à travers des quartiers gris et tristes que la lumière intense d'un printemps superbe ne parvenait pas à me rendre sympathiques.

Deux de ces reconnaissances apportèrent néanmoins quelque chose de concret. D'abord, j'eus l'occasion d'acheter dans une petite épicerie toute proche, le dernier bâton de chocolat ; c'était de l'excellent chocolat fondant, marque "Robin des Bois".

Ensuite je tombai pile sur un monsieur qui n'était autre que mon oncle Constant (frère de mon père), qui s'inquiéta de me voir circuler seul. À l'instar de nous-mêmes et pas bien loin d'ailleurs, il était hébergé avec sa famille chez d'autres Liégeois au coeur généreux. Rencontre fut convenue, avec promesse de passer chez lui à Bois-de-Breux/Jupille s'il nous arrivait de nous replier vers l'est, ce dont il n'était pas question à ce moment !

Je flânais un peu dans toutes les directions. De l'extrémité de la rue de la Coopération, on apercevait au loin la ronde d'avions allemands en piqué sur ce que Madame Germaine affirmait être le fort de Hollogne-aux-Pierres (?).

Plusieurs fois, un vacarme insolite nous fit plonger dans la cave ; protection combien illusoire puisque, non seulement elle n'était pas voûtée, mais assise sur un sol véritablement mouvant où, selon Madame Germaine, on pouvait entendre parfois le bruit des mineurs au travail juste en-dessous !

Nous couchions dans la pièce en façade, au rez-de-chaussée, Madame Germaine à l'étage. Ma place était au pied du lit et en travers ! La fenêtre à rue était grande ouverte, mais on avait complètement descendu le volet mécanique. Il faisait chaud, l'air manquait, et, malgré mon jeune âge, dormir consistait à attendre le jour...


Arrivée des Allemands

Une nuit (je pense que c'était celle du 12 au 13 mai, notre deuxième nuit rue Saint-Nicolas), un charroi infernal passait en trombe devant la maison et, de temps à autre, on entendait vociférer en allemand. Tout à coup, quelqu'un heurta violemment du poing contre le volet en criant avec impatience : "Le chemin te Pièrzè ?" "Le chemin te Pièrzè ?"... Bref instant de panique générale dans notre "chambre à coucher" plongée dans la plus totale obscurité ; puis, retrouvant des aptitudes linguistiques sans emploi depuis un quart de siècle (et trouvant en même temps le chemin de Bierset...), ma mère cria : "Gerade aus !" (Tout droit).

Lorsque le jour parut, je pus voir, pour la première fois de mes propres yeux, des soldats allemands... Ainsi, sans nul doute, la Meuse était franchie par l'ennemi et notre exode n'avait plus aucun sens, mais des nouvelles ou rumeurs contradictoires empêchaient mes parents de décider le retour à Petit-Rechain.

Semblant trouver quelque agrément (ou sécurité ?) en notre compagnie, Madame Germaine ne semblait guère pressée de nous voir déguerpir. Le mercredi 15 mai 1940, échos, rumeurs, "nouvelles" recueillis au hasard des conversations affirmaient que tous les forts de la position fortifiée de Liège s'étaient rendus, ce que permettait de croire un imposant charroi militaire allemand poussant vers l'ouest, quasi sans interruption.

On entendait bien tonner le canon, mais sans pouvoir déterminer d'où cela provenait. Mes parents décidèrent alors qu'on rentrerait à Petit-Rechain le lendemain.


On prend le chemin du retour

Jeudi 16 mai 1940. La matinée se passa en préparatifs puis, après le repas de midi, on prit congé de Madame Germaine. Cette fois vers l'est, les deux poussettes se remirent à cahoter sur les pitoyables voiries du quartier des "Bons Buveurs".

On fit une brève halte place Saint-Nicolas, pour dire au revoir à Madame Henriette, autre Liégeoise au grand coeur, amie de Madame Germaine chez qui on avait fait sa connaissance. La guerre n'ajoutait manifestement rien au drame qui avait marqué la vie de Madame Henriette : quelques années auparavant, sa fille unique (dont la photo trônait partout dans l'appartement) était morte à l'âge de 19 ans. Ma mère n'avait plus que sept mois pour vivre une expérience similaire ; quant à moi, indifférent, j'avais encore 37 années de répit !

Mon père semblant avoir une bonne connaissance des rues de l'agglomération liégeoise, on atteignit sans difficultés la rive de la Meuse, aux environs de l'actuelle passerelle Saucy. J'aperçus le pont des Arches, dont les arches trempaient lamentablement dans les eaux du fleuve ; il avait sauté comme tous les autres, aussi fut-ce dans un grand "bac" qu'on passa sur la rive droite. Via Bressoux, on gagna Jupille où - chose promise, chose due - on se rendit chez l'oncle Constant Herman, rue de Bois-de-Breux.


Situation périlleuse à Fléron

On grimpa ensuite vers Fléron... où une grosse surprise nous attendait quand on parvint au carrefour de la chaussée de Battice et de la route vers Ayeneux : le fort de Fléron tirait rageusement et, dans le même temps, une meute d'avions allemands piquaient à mort en direction de ses coupoles en hurlant.

Quelques dizaines de mètres plus loin que le carrefour de la route vers Trooz, la chaussée était barrée par une chicane qu'on contourna en passant par une prairie dont la haie avait été interrompue dans ce but.

Au moment où nous reprenions notre progression sur la chaussée, au-delà de la chicane, on apercevait les coupoles du fort de Fléron, flammes et fumée sortant des canons ; les avions allemands déversaient leur cargaison de bombes, des mitrailleuses crépitaient. Ainsi, le fort de Fléron résistait toujours et, à vrai dire, nous en étions si proches que notre situation était assez périlleuse...

Courant plutôt que marchant, on atteignit le village d'Ayeneux. Près de l'église, qui n'était plus qu'un énorme amas de pierres et de briques, mon père rencontra fortuitement un Hervien de ses connaissances. Hagard, comme hébété sans qu'on en pût deviner le motif, l'homme nous supplia de ne pas poursuivre notre route : "Arthur, nu vass' né pu Ion ; c'est comme en quatwasse, les Allemands touwè to' l' monde ! (ne vas pas plus loin, c'est comme en 14, les Allemands tuent tout le monde). Peut-être mon père revit-il en pensée, un bref instant, les dramatiques événements qu'il avait vécus un quart de siècle auparavant ; il n'en laissa toutefois rien paraître et l'on continua, par le Thier du Grand Hu et la chaussée de Wégimont, vers Soumagne.

Le temps demeurait obstinément beau et l'air était encore chaud en début de soirée, tandis que nous montions la route du "Bois Levêque", vers Xhendelesse. À l'entrée de ce dernier village, comme la soif se faisait sentir, mon père suggéra une brève halte au "Café Brouwers", où j'avalai, pour ma part, un verre d'eau gazeuse additionnée de menthe. Le canon tonnait toujours, au loin. Qu'était-ce ?


Rentrée à Petit-Rechain

Les deux poussettes se remirent à cahoter sur la route inégale et poussiéreuse. Cours-à-Xhendelesse, Stockis, Grand-Rechain. Comme abandonné, ce village était silencieux et désert. Le soir tombait. Quand on sortit du dernier virage, à hauteur de la ferme Depairon, l'image de l'occupation ennemie nous apparut comme une authentique réalité : une patrouille gravissait lentement la rue de Grand-Rechain.

On croisa, avec un peu d'inquiétude, ces soldats boches, casqués, impassibles, arme à la bretelle, dont les lourdes bottes noires martelaient sinistrement le sol, en cadence. Il était environ 20 heures 30.

Comme Grand-Rechain, notre village semblait, lui aussi, déserté par toute sa population, mais dès que nous arrivâmes sur le trottoir de notre maison, notre voisin (et tailleur) Jacques Delhase accourut au-devant de nous. "Venez chez nous, dit-il, vous ne sauriez pas rentrer dans votre maison ; les Allemands s'y sont introduits et ont tout pillé. L'Administration communale a fermé et scellé les portes en attendant votre retour...".

Une vieille dame demeurant en face, Melle Fraipont, vint alors nous raconter la frayeur qui s'était emparée du quartier lorsque, ayant repéré dès leur arrivée les quelques bouteilles d'alcool que mon père avait malencontreusement laissées en vitrine (côté rue Bonvoisin), des soldats boches avaient forcé notre porte... pour ressortir peu après, ivres et menaçants ! Dans l'immédiat, c'était, pour nous, l'impossibilité de rentrer avant le lendemain. Force fut donc d'accepter l'invitation d'hébergement chez Monsieur et Madame Delhase, qui nous informèrent que le fort de Battice tenait toujours... On commençait d'ailleurs à s'en douter, attendu que la canonnade ne cessait pratiquement pas.

Le campement s'organisa donc chez Delhase ; comme lit, il m'échut (au rez-de-chaussée) une table ronde, bien sûr trop courte, d'où je me levai tout ankylosé, dès que je le pus, le 17 mai.

Sur requête de mon père, le garde champêtre Derouaux vint remettre à notre disposition notre maison quittée juste une semaine plus tôt. Quelle semaine !

Alors on fit l'inventaire. Haricots, riz, sucre, savon, que ma mère avait prudemment stockés, avaient disparu. Aussi, cela va de soi, le stock commercial de vins, liqueurs, alcools, tabacs, cigares et cigarettes. Les Huns avaient aussi emporté une dizaine de livres qui s'ennuyaient dans la mansarde : des oeuvres de Schiller, de Goethe, et de Lessing, imprimées en gothique (brrrr !), que ma mère détenait depuis son séjour en Allemagne, avant 1914.

Le poste récepteur de radio ne fonctionnait plus ; manifestement, ces Boches l'avaient branché en 110 volts sur le secteur de 220, pour le mettre hors d'usage.

Enfin, le dessus du meuble appelé "dressoir" nous parut bizarre. Sa petite étagère avait, en effet, été délestée de son ornement : 4 fois 5 cartouches de guerre sur languette-chargeur, que ma mère avait reçues de son frère Henri, après l'autre guerre. Belles et longues cartouches allemandes qu'elle astiquait soigneusement au "Sidol" presque chaque semaine (travail que j'assumais parfois). Cartouches assurément reparties pour l'Allemagne devenue "le Grand Reich"...

Le village était bourré de troupes allemandes et de matériel. L'école demeurant fermée, j'avais le loisir de déambuler partout et d'observer. Les Boches "puaient" le cuir de leur équipement, une odeur que conserve, si j'ose dire, ma mémoire. Ils étaient très corrects, aimables presque ; plus tard, j'apprendrais qu'ils avaient reçu la consigne de faire du charme avec les populations, pour commencer.

Ils occupaient, notamment, le "Garage du Perron" juste en face de nos fenêtres, d'où on les apercevait découpant d'énormes quartiers de viande sur une grande et massive table disposée tout au-devant. Une "cuisine roulante" postée au coin de la chaussée de Battice et de la place Xhovémont, exhalait un fumet de bonne soupe.

Tout ceci n'avait sans doute pas échappé à la vigilance de notre chat. Le lendemain même de notre rentrée, on devait le trouver dans notre vieille remise, étendu sur sa couche habituelle, les yeux vitreux, déjà presque sans vie. Une horrible plaie couvrait largement son dos dont le beau pelage noir-roux-blanc était maculé de sang. On supposa qu'ayant tenté de chaparder un bout de viande, Minet avait été fusillé par le boucher boche ; boucher deux fois, histoire de se faire la main. Notre pauvre chat ne tarda pas à expirer, et mon père se mit en devoir de dépaver un demi mètre carré de notre petite cour (on n'avait rien d'autre), pour l'enterrer.


La vie au milieu des Allemands

Papa avait rouvert son salon de coiffure, où des soldats allemands se pressèrent aussitôt ; ils avaient soin de toujours poster leur chaise contre les portes d'accès au salon, sûrement pour éviter quelque surprise mortelle... Un silence gênant accompagnait le travail de mon père, silence parfois rompu par une initiative linguistique de l'une ou l'autre des parties : un ou deux mots d'allemand approximatif, un ou deux mots de français boiteux. La situation s'améliorait si ma mère entrait en scène avec des phrases complètes, parfaites, jaillies du souvenir de ses jeunes années. Alors les soldats boches "bavaient" d'étonnement admiratif à l'évocation de son séjour doré "in Oberschlesien", et à Berlin où elle avait vu le "Kronprinz", etc. Eux parlaient de cette "sale guerre voulue par les capitalistes anglais !"

Mais ces palabres n'étaient, pour ma mère, qu'un astucieux préambule à une question importante : "Qu'allait-il advenir du fort de Battice, et quand ?". Lorsque les soldats boches apprirent ainsi que le fiancé de ma soeur y était, ils prirent un plaisir sadique à répéter sans cesse: "Battice, alles kaput, 500 Toten !" (tout détruit, 500 morts). Ma soeur recommençait tout aussitôt à pleurer.

Entre-temps, le fort de Battice continuait à remplir vaillamment sa mission, en collaboration avec son abri cuirassé d'observation, le MM305 situé à Manaihant. De temps à autre, un détachement allemand avec tout son arsenal fonçait vers le nord, sur la chaussée de Battice (où je m'interdisais encore de m'aventurer, fût-ce jusqu'à hauteur du château d'eau)  ; cela tirait crépitait puis le détachement - ou ce qu'il en restait - dévalait en hurlant et en jurant, jusqu'au centre du village.

Trois cadavres en uniforme gris furent mis en bière à 20 mètres de chez nous et immédiatement portés au cimetière, où ils demeurèrent inhumés quelque temps, avant de rejoindre ce cher Grand Reich qu'ils auraient mieux fait de ne jamais quitter.

Un autre soldat, officier probablement, fit aussi les frais de l'une de ces opérations contre "mon" fort. Celui-là reposa quelques heures parmi ses frères d'armes qui occupaient une grosse maison bourgeoise sise juste à l'angle de la place Xhovémont et de la rue Laurent-Benoît Dewez, la maison d'une vieille dame riche, et en fuite elle aussi, la dame Bastin. Flairant quelque chose d'exceptionnel, je grimpai à temps dans mon poste d'observation (une fenêtre de la mansarde) pour voir sortir un cercueil enveloppé du drapeau allemand noir-blanc-rouge. Boches bottés, casqués, présentant les armes ; sonnerie de clairon.

L'artillerie de Battice et d'ailleurs continuait de tonner, parfois de façon inquiétante. Dès notre rentrée en notre maison, on avait pris l'habitude de coucher tous dans le salon de coiffure, par terre sur des matelas que l'on reportait à l'étage chaque matin ; je ne sais dans quelle illusion de sécurité puisque, alors que la cave voûtée n'inspirait déjà pas confiance (5 cm d'eau recouvraient en permanence son vieux dallage branlant), coucher au rez-de-chaussée ne pouvait que nous valoir plus sûrement la mort par écrasement !


La chute du fort de Battice

La tension nerveuse, l'angoisse ne cessèrent de croître tout au long de ces quelques jours séparant le 16 mai du 22. La nuit du 21 au 22 mai nous sembla étrangement calme, et pour cause : au matin du 22, de source allemande vraisemblablement, on apprit que le fort de Battice s'était rendu à 6 heures, après une nuit de réflexion accordée à son commandant, suite aux événements du 21... L'ennemi manifestait sa joie en criant : "Alles kaput, Battice !". Pour sûr, les armes s'étaient tues, mais que s'était-il passé, le 21 mai, pour justifier la capitulation du fort ? Le saura-t-on jamais avec certitude ? La première version (d'ailleurs devenue officielle depuis lors) fut qu'un aviateur allemand particulièrement doué avait envoyé une torpille de 1800 kg en plein dans le sas d'entrée du Bâtiment I, dévastant tout l'intérieur de celui-ci avec l'appoint des charges de dynamite y entreposées. Quoiqu'il en soit, une vingtaine de soldats belges y avaient laissé la vie et, à Petit-Rechain, c'était l'affolement, la consternation.

Dans l'excitation de leur succès, les Boches étaient constamment en mouvement, en direction et en provenance de Battice, où de nombreux civils montèrent aux nouvelles. Mon père s'y rendit aussi, en compagnie de ma soeur. Quant à moi, j'eus beau pleurer et grogner, on me refusa d'être du voyage parce que j'étais susceptible "de voir des choses horribles ne convenant pas aux enfants"...

Papa et Berthe n'avaient pu s'approcher de la garnison de Battice captive, mais au moins avaient-ils pu apprendre qu'André était vivant et indemne. Pour ma part, je n'avais quand même pas tout perdu car, dans le même temps, ma curiosité permanente me retenant à l'extérieur, je vis arriver de Battice une grande voiture automobile noire, roulant lentement. Le véhicule vint se ranger à la bordure du trottoir, au carrefour de la rue de Battice et de la rue Bonvoisin ; quelqu'un en descendit, s'éloigna vers l'extrémité de cette rue, puis revint presque aussitôt accompagné d'une personne de l'endroit, Madame Bebronne, qui sanglotait éperdument... D'instinct, je me rapprochai de la voiture dont on avait ouvert une portière arrière à l'intention de la pauvre femme, afin qu'elle pût voir ce que j'aperçus moi-même un court instant : sur le siège arrière de l'auto, un cadavre sanglé dans une couverture était étendu ; quelque peu écartée, la couverture découvrit un visage noirci, figé par la mort, celui de Franz Bebronne, victime de la tragédie du Bâtiment I du fort, foudroyé à son poste de combat, derrière l'un de ces canons que l'on peut encore apercevoir aujourd'hui, braqués sur la route Battice - Aubel. Des parents perdaient leur grand fils (frère de mon petit camarade Georges)  ; et un ravissant petit garçon tout blond (qui venait à peine d'effectuer ses premiers pas...) perdait son papa, qui serait pour lui toujours une fiction, jamais un souvenir...

Dans les jours qui suivirent, notre région ayant cessé d'être dans la zone des combats, j'enfourchai mon vélo et me rendit discrètement à Battice. Les routes étaient défoncées par les bombardements. Des balles, des éclats de bombes et d'obus jonchaient le sol par centaines. D'abord sans attirer l'attention de quiconque, je m'approchai des ruines de ce qui avait été la caserne de surface. Ce baraquement incendié à l'aube du 10 mai 1940 avait naturellement brûlé jusqu'au ras du sol ; mais un escalier menait encore dans ses caves bétonnées, restées intactes. J'y descendis prudemment. Le bourdonnement insolent de quelques grosses mouches m'accueillit. Sur une lourde table en bois, une bouteille de lait ouverte et un morceau de viande. Déçu par mon inspection, je remontai et tombai "pile" sur l'entrée du toboggan qui s?ouvrait, en effet, dans la caserne, pour permettre, en cas d'urgence, l'occupation rapide du fort. Avait-il servi, dans cette nuit historique du 9 au 10 mai ? Quatre ou cinq cartouches de guerre, que j'empochai aussitôt, gisaient sur sa pente où, au-delà d'une dizaine de mètres, une énorme porte d'acier empêchait toute progression et... réduisait à néant mes rêves de découverte et d'aventures.

Une nouvelle fois revenu à l'air libre - encore et toujours inondé de soleil - j'observai au loin les coupoles du fort, sur lesquelles quelques soldats allemands, entièrement nus, bronzaient ostensiblement leur peau avant d'aller la faire trouer quelque part...

Quelques coups de sifflet stridents me ramenèrent alors brutalement aux tristes réalités de l'époque ; sans délai, je battis en retraite et je pédalai allègrement vers Petit-Rechain.


16 novembre 1978

Date de mise à jour : Mardi 24 Novembre 2015