Tome IV - Fascicule 8 - octobre-décembre 1990


Les 18 et 19 mai 1940, au fort d'Embourg

Henri MASURELLE


Je me présente : Henri Masurelle, soldat milicien classe 1940, matricule 290 7492, affecté au fort de Chaudfontaine.

Le récit qui suit est en rapport étroit avec le fort d'Embourg.

Le 17 mai 1940 vers 19.30 h, lors de la reddition du fort de Chaudfontaine, nous sommes sortis par la tour d'air où les Allemands nous attendaient. En rangs par trois, les Allemands nous ont fait descendre le chemin qui conduit à Chaudfontaine.

Nous fûmes rassemblés sur la pelouse faisant face à l'entrée du Casino. Un officier allemand a demandé le plan indiquant l'emplacement des mines entourant la tour d'air. Le responsable du minage, le maréchal des logis Maurice Blavier, étant parti avec la relève, un autre maréchal des logis, Antoine Mélard, s'est présenté disant connaître les endroits où les mines étaient enfouies.

Il lui fallait deux hommes pour l'accompagner et l'aider à déterrer les mines. Étant donné que nous faisions du sport ensemble et étions amis, spontanément, il désigna le brigadier Élie Dirix et moi.

Escortés par une sentinelle allemande, nous sommes remontés vers le fort. Arrivés à la tour d'air, les pionniers allemands étaient déjà au travail et, craignant un sabotage de notre part, ils nous ont renvoyés à Chaudfontaine.

Arrivés en vue de la pelouse, à notre stupéfaction, nos amis étaient déjà tous partis et nous restions à trois, entourés d'Allemands. Pris en charge par un Feldwebel, nous avons passé la nuit à l'Hôtel des Bains.

Le lendemain matin, toujours sous escorte, nous sommes partis tous les trois pour nous rendre à l'état-major allemand, situé dans une villa, à gauche de la route de Sprimont, environ 1 km après le carrefour de l'Air Pur à Beaufays. Nous étions convoqués pour relire l'ultimatum qui exigeait la reddition du fort de Tancrémont et confirmer que le français employé était correct. Peu de temps après, notre ami Mélard est parti avec des officiers allemands vers une destination inconnue.

Dans le courant de l'après-midi, deux cavaliers allemands sont venus nous chercher tous les deux et, poussés par les naseaux des chevaux, nous avons été conduits au... fort d'Embourg.

Sur la route menant au fort, nous avons constaté des dégâts aux maisons, des cratères de bombes et, en vue du fort, dans une prairie en contrebas, nous avons vu des tombes surmontées d'un casque allemand.

Au pied de la rampe d'accès vers la poterne, nous avons constaté des éboulements causés par le bombardement. Sous la poterne, figurait toujours la devise du fort. Dans le fossé du front de gorge, un décor apocalyptique : blocs de béton, gravats, terre éboulée et, se reposant sur ce site dévasté, des soldats allemands ayant participé à l'assaut du fort et dont certains avaient été décorés.

D'autres soldats allemands vidaient, hors du fort, l'infirmerie, ses médicaments, la table d'opération et même le scialytique. D'autres, terre à terre, pillaient les denrées alimentaires tant solides que liquides et emportaient tabac et cigarettes.

Alors seulement nous avons retrouvé notre ami Antoine Mélard en compagnie de deux officiers belges qui se sont présentés. Il s'agissait des lieutenants Schiffers et Bakelants du fort d'Embourg.

Des Allemands sont venus parlementer avec les officiers belges. Suite à cet entretien, nous avons été informés par nos officiers qu'il y avait un soldat belge tué à l'intérieur du fort et que nous devions l'enterrer.

Les officiers belges nous ont raconté que le soldat Georges Kirpag avait eu la tête broyée et était mort à la coupole du saillant III.

Sous les ordres des Allemands, Mélard, Dirix et moi sommes allés creuser une tombe d'une profondeur de plus ou moins 50 cm sur le terrain situé à gauche de la rampe d'accès avant la poterne. Il paraît que la maison du premier chef se trouvait à peu près à cet emplacement.

Après quoi, nous sommes entrés dans le fort par le sas d'entrée et avons tourné à droite dans la galerie du saillant IV. Au bout de la galerie, se trouvait un brancard sur lequel reposait un corps recouvert d'une couverture.

Toujours surveillés par les Allemands, nous nous sommes réparti la tâche pour sortir le brancard avec le corps du pauvre Kirpag.

Il faisait noir dans ce fort que nous ne connaissions pas et nous n'avions qu'une lampe tempête comme éclairage. Nous nous sommes mis en marche vers la sortie : Mélard en tête avec la lampe ; je le suivais portant le brancard et les pieds du défunt dans le dos ; Dirix fermait la marche avec la tête du pauvre camarade vers lui.

En marchant synchrone avec le brancard, dans cette obscurité, à chaque pas, les pieds du défunt me bottaient les fesses. J'avais la frousse et, dans mon for intérieur, je me posais la question : est-il blessé ou mort ? Le reste de ma vie, je n'oublierai jamais ce moment.

Il nous a encore fallu passer au travers du sas en inclinant le brancard ; Dieu merci, le corps n'a pas bougé.

À la sortie du fort, nous nous sommes dirigés, en faisant très attention où nous marchions, vers la tombe à côté de laquelle nous avons déposé le brancard. Mélard a soulevé les pieds de Kirpag, Dirix et moi (avec appréhension par crainte de la blessure), le haut du corps et l'avons déposé dans la tombe. Sur ordre d'un des lieutenants, nous nous sommes mis au garde-à-vous et avons salué. Des Allemands qui avaient assisté à l'inhumation, alignés le long de la tombe, sur ordre d'un de leurs gradés, ont tiré une salve d'honneur.

Nous avons commencé à refermer la tombe, mais après quelques pelletées, les Allemands nous ont obligés à regagner le fort avec les officiers belges. Nous avons été, tous les cinq, enfermés dans un local de détente au début de la galerie du saillant IV, sous la garde d'une sentinelle armée d'une mitraillette.

Nous eûmes droit à deux visites : la première fut celle d'un officier allemand venu s'enquérir où se trouvait la réserve d'eau. Le lieutenant Bakelants lui répondit que les bouteilles d'eau dans le fort constituaient la seule réserve. Après le départ de cet officier, les lieutenants nous confièrent que nous étions au-dessus de la réserve d'eau. La seconde visite fut celle d'un officier supérieur allemand qui avait dirigé l'attaque du fort (un Oberst, je crois), ruban autour du cou auquel pendait la Eisernekreuz. Il félicita les officiers pour la magnifique résistance du fort et nous offrit, à nous cinq, un énorme cigare noir qu'il nous fallut allumer et fumer (berk !).

Nous avons dormi tous les cinq dans ce local et, le lendemain, après avoir fait nos adieux aux lieutenants Schiffers et Bakelants, nous sommes partis tous les trois, sous escorte, vers Anthisnes - Malmédy - l'Allemagne.

Telle fut l'odyssée vécue par trois soldats belges du fort de Chaudfontaine qui se trouvèrent au fort d'Embourg une partie des journées des 18 et 19 mai 1940.


Avril 1990

Recueilli par "COREJOS" (Louis Levaux)


Note de la rédaction : les circonstances de la mort du canonnier Kirpag, le 17 mai 1940, ont été relatées par Jules Loxhay, son collègue à la coupole du saillant III, dans le Bulletin, tome IV, fascicule 5, de mars 1990.


Date de mise à jour : Mardi 24 Novembre 2015