Tome IV - Fascicule 6 - avril-juin 1990


Cinquante ans plus tard - Retrouvailles

Pierre BEAUJEAN


- "Allo, je parle bien à Monsieur Georges Monnom ? Je m'appelle Beaujean et je cherche à renouer le contact avec un ancien soldat, mobilisé à Saive en 1939-1940 et hébergé dans la maison de mes parents."

- "Tu es le petit Pierre ou le petit Laurent ?"

C'est gagné. Au deuxième essai, j'ai trouvé le "bon". Et même un tout bon, car il a gardé toute sa gentillesse et sa mémoire.

La lecture de l'article de André Gany, "Souvenirs de guerre d'un enfant de huit ans" (Bulletin, tome IV, fascicule 5), m'a donné l'idée d'essayer de retrouver un des soldats qui ont logé pendant la mobilisation dans une pièce de la maison paternelle, réquisitionnée par les autorités.

Ils étaient sept, des soldats TS du 1er de ligne. Ils avaient surnommé ma mère "Blanche-Neige", fine allusion au conte et au film "Blanche-Neige et les sept Nains" (Georges me l'a rappelé dès les premiers mots, en me demandant de ses nouvelles). Un d'entre eux, le Georges en question, avait continué à envoyer ses voeux de Nouvel An et l'une ou l'autre lettre, ainsi que quelques photos qui, conservées dans l'album familial, ont entretenu notre souvenir.

Partant de son ancienne adresse à Gilly, la consultation de l'indicateur téléphonique de Charleroi m'a permis de prospecter les Monnom G. et, très rapidement, de retrouver celui qui, à 70 ans, est resté le bon camarade qu'il était et, en plus, un homme très ordonné qui a conservé les documents de son service militaire et de la période de guerre avec des explications pour chaque épisode. Cela nous permettra de décrire l'épopée d'un milicien 39 appelé au 1er régiment de ligne, mis sur P.P.R. (pied de paix renforcé), cantonné à Saive chez l'habitant jusqu'au 10 mai 1940, en guerre et en retraite pendant la campagne des 18 jours, fait prisonnier puis évadé pendant la longue marche vers le pays du vainqueur et amené en 1943 à devenir réfractaire au travail obligatoire en Allemagne et à prendre le maquis.

De tout cela, nous avons parlé il y a quelques jours, car Georges est revenu de Gilly à Saive où nous avons revu ensemble la maison paternelle et ses environs et en évoquant, mon frère et moi nos souvenirs d'enfance, et Georges ses souvenirs d'homme de 20 ans, si précis encore.

Il nous rappelle les bols de cacao et de soupe que ses copains et lui subtilisaient à la cuisine de la compagnie au bénéfice des deux gosses dont la maman, en retour, de temps en temps, préparait sur son fourneau de cuisine des frites pour tout le monde, afin d'améliorer "l'ordinaire".

Et mon frère se souvient que "les soldats", pour plaisanter, le menaçaient : "On va te couper les oreilles", ce qui le faisait s'enfuir, vraiment effrayé, mais pour peu de temps, car quel émerveillement pour un gamin de 5 ans que la cohabitation avec des militaires, eux-mêmes encore si jeunes.

Ils étaient jeunes, ils étaient joyeux, même si la menace pesait sur tous. Ils ont quitté ma maison le 10 mai au matin. Ils y ont laissé en dépôt leurs objets personnels qui n'entraient pas dans le havresac réglementaire. Certains sont venu à vélo, en juillet, comme Georges, rechercher ces choses du passé (un passé vieux de deux mois mais qui appartenait à une autre ère). D'autres ont écrit pour que mes parents veuillent bien renvoyer leurs biens par chemin de fer.

Deux d'entre eux ne sont pas revenus et n'ont pas écrit. Robert Jadin et Henri Fassin sont morts pendant les combats du 24 au 26 mai 1940, sur la Lys. Leurs noms sont gravés sur le Mémorial qui est l'objet d'un pèlerinage annuel du 1er de ligne à Ooigem. Leurs noms sont précédés des numéros 30 et 31 sur la liste incluse dans l'article de Jules Loxhay, "Histoire d'un soldat classe 38", dans le présent Bulletin.

Dans la plaquette, "Ooigem. Journées tragiques de mai 1940", de la Royale Fraternelle du 1er régiment de ligne, Valère Vindevogel raconte :

"Près de la porte d'entrée de la ferme Van Heecke, deux soldats, Jadin et Fassin, furent retrouvés plus ou moins enfouis dans la tranchée. Ils étaient debout. Il fut presque impossible de les identifier ; ils étaient tout simplement étreints ; il nous fallut toutes nos forces pour séparer les deux corps. Selon nous, il s'agissait d'un soldat, qui venu au secours de son ami blessé, l'avait porté dans une zone de sécurité, c'est-à-dire la 3e ligne du front. Probablement n'y est-il pas arrivé et tous deux furent tués."

Il y eut un échange de correspondance entre ma mère et les mères de Jadin et de Fassin. Les lettres reçues, que ma famille a conservées, sont encadrées de noir.


Le 10 mai 1940 ? Souvenirs personnels

Tôt le matin, avant mon lever, ils sont partis tous les sept, abandonnant dans la pièce où ils logeaient les objets qu'ils ne pouvaient emporter en campagne.

Ce jour-là, le va-et-vient des soldats belges sur la route, le passage des avions et les coups de feu dans le lointain et dans les airs, le souci de mes parents de nous faire "évacuer" la zone si dangereuse située entre les forts de Barchon et d'Évegnée, m'ont occupé de façon confuse.

En fin de journée, la camionnette paternelle nous emmenait, avec une tante, une cousine dont le mari était mobilisé, et des voisins, au-delà de la Meuse, à Lens-Saint-Remy où, après une nuit sur la paille d'une grange, nous pûmes nous installer en famille sur des paillasses, ma mère ayant loué une pièce dans une maison particulière.

Dès notre débarquement à Lens-Saint-Remy, mon père nous avait quitté et était revenu à Saive avec son véhicule. Il avait en effet, avant notre départ, été réquisitionné par un officier dont j'ignore l'identité et l'unité (tous les documents ont été rentrés à l'administration des dommages de guerre pour tenter ultérieurement d'obtenir une indemnisation), afin de transporter l'équipement de troupes en retraite.

L'officier l'avait autorisé à effectuer le transport familial préalablement à la réquisition, se fiant à la parole d'honneur de l'ancien combattant 14-18 qu'était mon père de se représenter à lui à une heure fixée.

La mission fut donc exécutée, tout au moins jusque Fexhe-Slins. Là, la colonne militaire dont le camion paternel faisait partie fut bombardée et mitraillée par les Stukas. Le camion, endommagé, dut être abandonné le long de la route.

Mon père, abrité par un coup de chance dans une épicerie où il achetait un bâton de chocolat pendant la halte, eut la vie sauve, ainsi que ses convoyeurs militaires. Je conserve de cet épisode une carte routière perforée par un éclat ; elle se trouvait dans une cassette du camion à proximité du crâne paternel.

Le rescapé avait eu la prudence d'embarquer sur le toit de son véhicule son vieux vélo. Il l'enfourcha sans plus tarder afin de rejoindre sa famille à Lens-Saint-Remy, mission militaire terminée par la force des choses.

J'ai le souvenir d'avoir revu mon père, au petit matin, évanoui sur le seuil de notre refuge. L'effort consenti pour nous rejoindre avec une blessure superficielle mais impressionnante à la face et des côtes cassées l'avait épuisé. Les blessures étaient le résultat d'un accident dont il avait été victime pendant l'étape à vélo. Dans le flot des véhicules militaires et des fantassins qui encombraient les routes, un motocycliste en croupe perdit son casque alors qu'il dépassait mon père. Celui-ci ramassa l'objet et le porta jusqu'au soldat arrêté plus loin. Lorsque le passager renfourcha la moto, un faux mouvement de sa part désarçonna le cycliste qui s'étala au travers de la route. Un camion militaire survenant freina mais ne put éviter la collision. Un pansement superficiel sur le visage fut tout ce qu'on put faire pour le blessé, le long de la route, dans la pagaille qui régnait.

De toutes façons, il n'y avait qu'à attendre que les côtes cassées se rétablissent, dans le repos et l'inactivité. Et ceux-ci nous étaient imposés, dans le petit village de l'exode jusqu'à ce qu'après une huitaine de jours, toute la bande refasse le chemin en sens inverse, anxieuse de retrouver ses pénates, et dans quel état ?

Le voyage du retour se fit dans une carriole prêtée par un fermier et attelée d'un cheval rétif, abandonné dans ses prairies. La place manquait sur le véhicule. On y avait placé bagages, femmes et enfant. Le voisin marchait à côté du cheval qu'il conduisait avec peine ; mon père roulait à vélo ou marchait en grimaçant parfois de douleur et l'auteur de ces lignes (dix ans) suivait sur sa trottinette, souvent accroché à la carriole.

Qui avait eu l'idée, au départ, d'emmener cet engin (point de vue des parents) ou ce jouet (point de vue des gosses) ? Je ne sais pas mais je me souviens d'une grande fatigue le long d'une route rectiligne qui n'en finissait pas (de Faimes à Bierset, 18 km tirés au cordeau).

À Liège, nous avons logé chez ma grand-mère (il y avait une remise pour le cheval) et le lendemain, nous traversions la Meuse sur un bac, les ponts étant sautés. Notre voisin, conducteur du cheval, eut d'ailleurs bien du mal à éviter que l'attelage ne disparaisse dans le fleuve, tellement l'animal était effrayé.

Nous avons retrouvé notre maison dans l'état où nous l'avions laissée : aucun dégât dû à la guerre, aucun fait de pillage ou de mauvais gré. Mes souvenirs plus ou moins précis s'arrêtent ici. C'était pour nous, enfants, une période de vacances prolongées.

J'ajouterai, en guise de "tout est bien qui finit bien" (c'est très relatif !), que lorsque le calme fut revenu et que mon père fut plus ou moins guéri, il retourna avec un mécanicien à Fexhe-Slins et en ramena, après réparations, sa camionnette. Cela lui permit de continuer à exercer son métier de transporteur pendant la guerre, après avoir fait modifier le véhicule afin qu'il puisse rouler au gaz, l'essence étant rationnée. Et la trottinette m'aida à effectuer sur les routes de mon village des missions de ravitaillement : la ration de pommes de terre prenait place sur le repose-pied et vive les descentes !

Mais cela c'est une autre histoire.


Date de mise à jour : Mardi 24 Novembre 2015