Tome IV - Fascicule 6 - avril-juin 1990


L'attaque des ponts sur le canal Albert par la Royal Air Force les 11-12 mai 1940

J. REMITS


Sur une demande du Gouvernement belge auprès de la RAF pour que celle-ci bombarde les ponts enjambant le canal Albert afin de contrecarrer l'avance allemande dans cette région, le commandant en chef des forces aériennes britanniques en France, l'Air Marschal Arthur Barratt ordonna immédiatement que les Blenheim du Squadron 114 basés dans la Somme, se tiennent prêts pour un décollage à 06.00 heures.

Au moment même où les équipages prenaient place dans les avions, neuf Dorniers DO 17 surgirent au-dessus des arbres et, en ordre déployé, se dirigèrent droit sur les bombardiers en stationnement. Six Blenheim furent détruits et les autres subirent de sévères dommages. La moitié des bombardiers légers anglais basés en France se trouvait éliminée.

Le pilonnage des aérodromes français continua pendant toute la journée. Pendant ce temps-là, les ponts du canal Albert restaient intacts.

L'aéronautique militaire belge tenta de les détruire mais, sur les neuf avions effectuant l'opération, six furent abattus avant d'avoir pu atteindre les objectifs. Les trois appareils qui franchirent les barrages de l'ennemi ne parvinrent pas à causer le moindre dommage (1).

(1) Sur l'attaque des "Battle", voir le Bulletin, tome IV, fasc. 1.

Douze Blenheim du groupe n° 2 du Bomber Command, basés en Angleterre, firent une dernière tentative pour bombarder les ponts avant la tombée de la nuit, mais ils furent interceptés par la chasse allemande près du but et quatre d'entre eux furent abattus. Aucun d'eux ne toucha les ponts.

On savait que le gros des forces allemandes était concentré dans les Ardennes, mais les généraux français demeuraient convaincus que l'offensive dans le secteur de Maastricht constituait l'attaque principale de l'ennemi. Barratt reçut deux messages urgents de Londres insistant sur la nécessité de détruire les ponts du canal Albert.

Son autre tâche prioritaire était de harceler les troupes allemandes sur l'ensemble du front. Barratt envoya le lendemain à l'aube la seule unité de bombardiers Blenheim qui lui restait, le Squadron 139, attaquer une colonne de blindés progressant vers Tongres. Sur les neuf Blenheim prenant part au raid, sept ne rentrèrent pas. L'ensemble de la force de bombardiers légers de Barratt était désormais presque anéantie.

Privé de ses Blenheim, Barratt ne disposait pratiquement plus d'aucun bombardier pour lancer une attaque contre les ponts. En désespoir de cause, il joua sa dernière carte. Une escadrille de Fairey Battle, de vétustes bombardiers légers dotés d'un armement défensif insuffisant, allait effectuer l'opération, escortés par une couverture de Hurricane. Barratt ne ferait appel qu'à des volontaires.

Le lendemain à l'aube, les équipages du Squadron 12 reçurent leurs ordres de mission. Deux ponts, l'un métallique, à Veldwezelt, l'autre en béton, à Vroenhoven, devaient être détruits coûte que coûte. Chaque pont serait attaqué par trois avions. L'équipage habituel, un pilote, un navigateur et un mitrailleur, occuperait chaque Battle. La plupart des mitrailleurs allaient être des volontaires des équipes au sol.

Les deux chefs de section, Norman Thomas et Donald Garland, tous deux âgés d'une vingtaine d'années, adoptèrent chacun une tactique différente. "J'approcherai à basse altitude", confia Garland à Thomas, alors qu'ils gagnaient à grands pas l'endroit, à la lisière du bois bordant l'aérodrome, où étaient dissimulés leurs avions. "Tu vas te faire mettre en pièces", répondit Thomas. "Pour ma part, je bombarderai en piqué".

L'un des trois avions de la section de Thomas subit une panne de système hydraulique et ne parvint pas à décoller. Les deux autres se mirent en palier à 2100 mètres d'altitude et firent route dans un ciel nuageux vers le pont de Vroenhoven.

Cinq minutes plus tard, la section de Garland décollait pour Veldwezelt. Les chasseurs, qui comprenaient des Hurricane du Squadron 1 basés sur un autre aérodrome et conduits par Patrick Halahan, se dirigèrent droit sur la région de Maastricht.

Les Battle mirent une heure pour franchir les 190 km qui les séparaient des ponts. Thomas arriva le premier au-dessus de l'objectif et suscita un intense barrage d'artillerie. Soudain, les tirs de la FLAK cessèrent car un Messerschmitt fonçait dans sa direction. L'autre Battle, mené par le Pilot Officer Davy, se porta à sa rencontre. Thomas fixa son regard sur le pont au-dessous de lui et, actionnant son manche vers l'avant, se plaça en piqué, accentuant progressivement celui-ci jusqu'à ce que l'appareil se trouve pratiquement en position verticale.

Alors que l'aiguille de l'altimètre du vieux Battle descendait à une allure vertigineuse, l'observateur et le mitrailleur se cramponnaient de toutes leurs forces à leur siège. À 1000 m d'altitude, Thomas lâcha ses bombes. Utilisant la casserole de l'hélice pour aligner son appareil sur le pont, il continua à larguer ses projectiles. Quand il parvint à 120 m du sol, il tira violemment vers lui le manche ; l'avion, soulevé par l'onde de choc de la dernière bombe, fit alors une violente embardée avant de se rétablir brusquement et de reprendre de la hauteur.

Mais, pris sous le feu roulant de la FLAK, le Battle fut contraint de plonger à nouveau vers le sol et prit la fuite. L'aile droite atteinte, le navigateur dut obturer du doigt une conduite d'essence rompue. Soudain, alors que la campagne belge défilait sous les yeux des aviateurs anglais, le moteur s'étouffa et tomba en panne. Thomas fit atterrir son avion sur le ventre dans une prairie ; le Battle glissa sur quelques dizaines de mètres avant de s'immobiliser. Thomas et ses deux compagnons, indemnes, furent bientôt faits prisonniers.

Au-dessus de lui, Davy, après avoir échappé au Messerschmitt et vidé son râtelier de bombes aux abords du pont, avait pris le chemin du retour, laissant derrière lui une épaisse traînée de fumée noire. Son réservoir gauche avait été gravement endommagé par le chasseur allemand.

À proximité de la frontière, il ordonna aux deux hommes qui l'accompagnaient de sauter en parachute. L'un atterrit en France, et resta libre ; l'autre, qui avait sauté avant que l'avion ait franchi la frontière, passa cinq ans dans un camp de prisonniers. Davy, seul aux commandes, posa finalement son Battle dans un champ situé à quelques kilomètres de sa base.

On sut plus tard que ni Davy, ni Thomas n'avaient réussi à détruire le pont de Vroenhoven.

Les trois Battle de la section de Garland atteignirent le pont de Veldwezelt. Au moment où sa formation approcha de l'objectif, Garland s'adressa par radio aux deux autres pilotes, le Flying Officer McIntosh, un Australien, et le sergent Marland : "Nous attaquons en rase-mottes, comme prévu", commanda-t-il avant de faire descendre la section à une altitude de 15 mètres.

Halahan et ses Hurricane, pendant ce temps-là, étaient passés à l'attaque, mais ils succombèrent sous le nombre des contre-attaquants. Quand Garland fondit sur la cible, il aperçut les épaves fumantes de six Hurricane et de trois Messerschmitt, éparpillées aux alentours du canal.

L'appareil de McIntosh fut touché et prit feu. L'Australien s'éloigna, largua ses bombes et atterrit sur le ventre dans un champ. Du fossé où il avait trouvé refuge avec son équipage, il put voir un des deux autres Battle, désespérément atteint, l'habitacle en flammes, vaciller et s'écarter de la cible. Le Battle s'immobilisa en position verticale, piqua du nez et plongea vers la terre où il explosa en une boule de feu aveuglante. On ne sut jamais avec certitude quel avion s'était écrasé, mais on affirma à l'époque qu'il s'agissait de celui de Marland.

Le dernier Battle, probablement celui de Garland, fut touché par un obus tout près de la cible. Il se peut que le pilote, se souvenant de ses dernières instructions recommandant "la destruction des ponts à n'importe quel prix", ait jeté délibérément son avion chargé de bombes contre l'arche centrale. Qu'il en ait été ainsi ou non, l'avion heurta de plein fouet le pont ; lorsque la fumée produite par l'explosion se fut dissipée, l'arche réapparut, sectionnée, son armature disloquée pendant au-dessus de l'eau.

Le gouvernement anglais allait décerner, à titre posthume, à Garland et à son navigateur, le sergent Gray, la Victoria Cross. Ce furent là les deux premières Victoria Cross décernées à des aviateurs pendant la Seconde Guerre mondiale.


Référence

BOWYER Chaz, Histoire de la Royal Air Force.


Date de mise à jour : Mardi 24 Novembre 2015