Tome IV - Fascicule 6 - avril-juin 1990


Le fort d?Embourg (12)

Gaston SALLE


Ceux dont on ne parle pas assez

(Extrait de l'Organe belge de Diffusion nationale et internationale Belgique-Belgium, 1ère année, n° 1, 26 mai 1946).

Beaucoup d'articles ont paru, célébrant à juste titre l'héroïque conduite des observateurs, des canonniers, des mitrailleurs, des servants de FM, mais on ne parle guère de tous les braves qui ont permis aux ouvrages de vivre : nos électriciens, nos mécaniciens, nos TS (téléphonistes-signaleurs) et nos TTr (troupes de transmission).

Tous ces gens qui n'étaient pas directement aux postes de combat ont continué leur travail obscurément, obstinément, comme ces soutiers des navires de guerre qui engouffrent le charbon dans la gueule des chaudières, alors que le combat fait rage au-dessus, sur les ponts.

Travailleurs obscurs, ignorés, qu'aurions-nous fait sans eux ?

Dans la salle des machines, le brave Deblire dirige son équipe de main de maître, les diesels tournent, les alternateurs ronflent ; dans la salle de ventilation, les ventilateurs soufflent pour permettre au fort de respirer. Deblire, ancien adjudant-pilote de l'aviation, aurait-il jamais imaginé qu'un jour, lui qui avait connu l'ivresse de l'altitude, la griserie de la vitesse et ce calme du ciel qui vous appartient, de faire la guerre dans une salle de machines, sous une carapace de béton ?

Et cette petite usine travaille ; les hommes continuent les mêmes gestes, routine acquise par une instruction poussée, une stricte discipline et l'amour du métier. Tout est net et propre. Et cependant le fort encaisse. La salle des machines plonge avec l'ouvrage et les machines tournent toujours. La voûte au-dessus se lézarde. Deblire l'a vue, cette lézarde, mais ne doit-on pas continuer le travail ? Un chef peut-il montrer de l'inquiétude à ses sous-ordres ? Et l'ennemi, qui sait qu'il y a là un centre vital, s'acharne. Les Stukas plongent et l'entonnoir s'agrandit toujours et la voûte encaisse.

Et imperturbablement, l'équipe continue à travailler. Les mécaniciens se relèvent régulièrement ; les descendants essayent de trouver un peu de repos qu'ils n'auront pas, car l'ouvrage plonge, roule, tangue. On entend travailler toutes les barres du béton. Et jusqu'au bout, ils continueront leur besogne.

La rage au c?ur, il faudra saboter ces diesels que l'on avait tant surveillés, graissés, huilés, auscultant leur martèlement comme un médecin écoute la respiration d'un patient.

Vite des sacs de sucre sont déversés dans les tanks à mazout. L'ennemi pourrait tenter de l'utiliser, ce mazout. Les moteurs tournent emballés, eau de refroidissement et graissage coupés.

Et quand les derniers hommes auront quitté l'ouvrage, ces machines s'arrêteront, comme le coeur d'un être humain qui a donné tout ce qu'il a pu, pendant le dernier combat, et enfin vaincu, s'arrête.

Au poste de TSF de l'ouvrage règne une équipe modèle : le caporal rengagé TTr Albert Dhoohe est secondé par une équipe de vaillants, les plus vieux du fort, des miliciens 26 et 27 : Désiré Van Kelst, Henri Wenin, Léon Dautrebande, Rodolphe Ista, Jules Philippart, Maurice Laloyaux, José Pirson et Benjamin Hubert.

Le service est réglé comme dans un exercice de mobilisation. L'écoute est permanente et jamais ce poste n'aura la moindre défaillance. Les radios sont reçus, déchiffrés, puis la réponse repart. Hommes connaissant à fond leur métier, ils sont pris par leur travail.

Et malgré le bombardement, dans une fausse sécurité, alors qu'ils entendent, sur les tôles au-dessus d'eux, dévaler des ménisques détachés des voûtes ou des débris de béton, ils écoutent.

Le 17, à 13 heures, alors que l'ouvrage vient d'avoir ses trois dernières coupoles mises définitivement hors de service, alors que toutes les communications téléphoniques avec l'extérieur sont coupées depuis la veille, sauf avec EC 1bis, la radio seule peut lancer dans l'éther nos derniers messages.

Je m'en vais au poste de TSF. Ista est là, de service : "Appel à tous les forts, préparer tir sur coffre double de tête, X = ? Y = ..., déclenchement à notre signal".

Ista, d'une main aussi sûre qu'à l'exercice, lance ses points et ses barres. Il passe à l'écoute. Et le casque et le haut-parleur donnent en morse la réponse à nos camarades. Ista transcrit imperturbablement et me transmet le message.

Fléron et Évegnée : "Sommes dans l'impossibilité".

Barchon ne répond pas (radio en panne momentanément).

Chaudfontaine vit ses derniers moments. Les autres sont trop loin.

J'ai lu le message, Ista me regarde. Nos regards se croisent. Nous sommes tenus par le secret du service. C'est le coup de grâce. Isolés de tout, plus rien à espérer, et Ista reprend l'écoute ; le service est là.

Aux centraux téléphoniques, nos centralistes sont aux tables d'écoute. Les lampes blanches, vertes et rouges s'allument. Les clapets tombent. Ils jonglent avec les fiches et les manettes. Et les centralistes donnent les communications, au dernier jour de siège comme au premier jour, avec la même sûreté.

Cependant, ils sont fatigués, moulus. Toujours la même atmosphère. Pas de crainte, on continue à travailler. Les voix sont aussi calmes. La bonne humeur règne. Entre deux communications, centralistes et TS des bureaux de tir échangent une plaisanterie ; cependant les nouvelles ne sont pas bonnes. Des coffres, des coupoles, les messages deviennent plus alarmants. Et cependant, les TS et centralistes, pris par leur travail, transmettent et inscrivent.

Moral magnifique, indifférence apparente à tout ce qui se passe hors de leur poste. Ils sont pris par le jeu. Leur esprit n'a pas le temps de s'échapper, de réaliser ce qui se passe. Le travail est là et ils servent. Ce n'est que lorsque l'ordre leur est donné de détruire leurs installations qu'ils comprennent. L'ennemi peut venir. Les masses, les barres détruisent les centraux si délicats, les lampes de TSF, condensateurs, transformateurs, casques, etc. Tout cela n'est plus que pièces brisées sur lesquelles on marche.

Et quand ils sortiront de l'ouvrage, après huit jours de vie sans voir le soleil, de vie cahotée, dans les ébranlements .des bombes explosant au-dessus d'eux, ils seront étonnés, stupéfiés, de retrouver le calme de cette soirée de mai, si douce, qui, pour eux tous, marquera le début d'une longue captivité.

Obscurs artisans d'une vaillante résistance, ils ont bien mérité du Pays. Ils peuvent garder la tête haute.

À eux tous, merci.


Premiers contacts avec l?ennemi

(Extrait de l'Organe belge de Diffusion nationale et internationale Belgique-Belgium, 1ère année, n° 1, du 26 mai 1946)

La journée du 11 mai s'est passée dans le calme, dans notre secteur. Toujours des passages de civils fuyant devant les Boches. Triste rappel de 1914 !

Le fort a exécuté ses réglages sur Dolembreux et la Croix-Michel. On est prêt.

Dans les PO (postes d'observation), les observateurs guettent l'approche de l'ennemi. Rien encore en vue.

Au PO de Beaufays, notre équipe : MDL Léon Halleux, brigadier Joseph Piedsel, soldats Paul Porta et Marcel Paquay, tous rappelés, surveille les routes. La ligne téléphonique vers le fort est fréquemment en panne. Elle a dû être installée en câble de campagne, le câble téléphonique enterré ayant été coupé en trois places par les destructions routières (où en était la coordination entre TTr et les destructions ?).

Coup de théâtre : le soldat Paquay part en révision de ligne vers 7 heures du soir. La ligne est de nouveau coupée. Ses camarades, restés au PO, entendent un coup de feu. Ils se précipitent et voient revenir leur camarade, une main traversée par une balle. Il n'a pas vu son agresseur, mais on a tiré sur lui alors qu'il examinait le câble téléphonique. Le blessé est ramené au fort.

La nuit du 11 au 12 s'écoule, troublée vers minuit par l'écho d?une fusillade en direction de la vallée de l'Ourthe.

L'aube du 12 se lève. Dimanche de Pentecôte ! Halleux et Piedsel scrutent anxieusement les routes de Sprimont et Louveigné.

Sept heures du matin, des cyclistes vite identifiés font leur apparition sur la route de Sprimont. Vite, on alerte le fort. Première apparition de l'ennemi. Le calme du fort ne sera plus de longue durée.

L'ennemi, qui doit avoir des éléments de la 8ème colonne dans le pays, sait où se trouve le PO et celui-ci est presque aussitôt attaqué de tous côtés.

Il est cependant bien caché dans une maison, au milieu d'un groupe d'autres immeubles. La ligne bien camouflée aux environs du PO est intacte. Coup de téléphone au fort. Immédiatement les coupoles entrent en action et tirent pour permettre à l'équipe de se dégager. Ordre leur est donné de se replier sur "Les Oies" sur le carrefour des "Courts" ou plutôt ce qu'il en reste.

Halleux, Piedsel et Porta replient en toute hâte leur installation, débranchent l'appareil téléphonique et vite, alors que les obus pleuvent, se replient suivant un ordre donné. Et les voilà installés dans ce qui reste d'une maison, au carrefour des Courts, surveillant les approches du carrefour : route de Beaufays, de Tilff et "des Oies".

Pendant que l'ennemi s'infiltrait autour du PO, une patrouille du fort s'en allait vers l'Air Pur à Beaufays. Quittant le fort vers 7 heures et composée du brigadier Adolphe Spineux et des soldats Opta Warzée, Marcel Schindeler et Charles Merlan, elle avait pour mission de s'emparer d'un habitant de Beaufays, originaire des cantons rédimés. Sa présence en avant du fort était-elle en corrélation avec le sabotage des lignes téléphoniques ? Point à éclaircir.

Les renseignements de la nuit sur l'approche de l'ennemi incitent la patrouille à la prudence.

Elle marchait le long de la route, dans Beaufays, passé le carrefour "des Courts", Spineux à gauche de la route, les trois autres à droite. Brusquement, alors qu'elle venait de dépasser la Poste, les hommes aperçurent des cyclistes ennemis venant de l'Air Pur et arrivant au virage qui suit la bifurcation vers Ninane.

Spineux plonge à gauche dans la haie, les trois autres font de même à droite. Tout à coup, un coup de feu suivi de rafales de mitraillettes. Les trois hommes sortent de leur retraite : leur chef a engagé le combat.

Pauvre petit Spineux : son tempérament bouillant, impulsif, n'a su être contenu. Sa haine de l'envahisseur a pris le dessus et il ouvre le feu. Il paiera de sa vie sa témérité car son corps sera retrouvé le soir, gisant dans les prairies, au nord de la route.

Ses trois camarades tirent à leur tour. Warzée abat deux Boches et est touché à son tour : le bras droit traversé d'une balle.

Les Boches se replient mais d'autres apparaissent. Nos lascars se replient, les deux valides couvrant la retraite du blessé, et regagnent le fort. Ils croient que Spineux les y rejoindra.

À peine sont-ils au-delà des "Courts" que le fort tire sur la route entre les "Courts" et le syndicat agricole, pour permettre à l'équipe Halleux de gagner son nouvel emplacement. La pause pour eux ne sera pas longue.

Au fort, coup de téléphone du PO de Beaufays. J'entends Porta me dire : "L'ennemi est à nouveau autour de nous". Bruit violent dans l'appareil téléphonique. "Qu'est-ce cela ?". "C'est le MDL et Piedsel qui tirent", me dit Porta. "D'où tirent-ils ?" "Des fenêtres", et j'entends le bruit des mitraillettes tirant sur le PO. Je préviens Halleux que l'on va tirer autour du PO. Les coupoles entrent à nouveau en action mais l'ennemi est tenace. Il tire de tous les côtés. Halleux me fait savoir qu'il est encerclé. Les munitions vont être épuisées.

J'avertis Halleux : "Je tire en encageant le PO avec 4 coupoles, puis je suspendrai le tir en arrière du PO. Profitez de cet instant pour évacuer et rejoindre le fort".

Les coupoles tirent furieusement et cela réussit. Dix à quinze minutes plus tard, nos trois braves rejoignent le fort. Ils ne profiteront pas d'un repos bien gagné, car toujours on les retrouvera quand on aura besoin de gens décidés.

Ils ont bien mérité leurs citations.


Notes

Le travail de Monsieur Gaston Salle comprenait encore des chapitres concernant des matières n'ayant pas de rapport direct avec le fort d?Embourg. Ces chapitres ne sont pas repris ici.

D'autre part, un chapitre très copieux, "La conquête de l'air en Belgique. Les Cerfs-volistes du fort d?Embourg" sera publié ultérieurement, après mise à jour par son auteur, le commandant er H. Verelst.


Date de mise à jour : Mardi 24 Novembre 2015