Tome IV - Fascicule 6 - avril-juin 1990


Pour ceux qui se souviennent. Il y a un demi siècle

Freddy GERSAY


Le 10 mai 1940 fut du point de vue météorologique une journée magnifique, idéale, pour déclencher une guerre courte et joyeuse, qui allait s'éterniser 6 ans. Le plouc Yasreg, ce jour-là, se réveilla chez lui au son du passage vrombissant des escadrilles allemandes qui survolaient la Belgique. Yasreg a bien dit chez lui, car il était en permission depuis la veille. Ces permissions, supprimées depuis belle lurette, avaient précisément et subitement, été rétablies le 9 mai pour les mobilisés : un heureux hasard.

Il ne restait plus, en tout cas, au plouc Yasreg qu'une chose à faire.

Toutes activités cessantes, il aurait à mettre le cap sur Tirlemont d'abord, et joindre ensuite, comme il le pourrait, la ligne de défense Budingen, Drieslinter, Neerlinter et Hasselt. Ces positions nouvellement occupées par le 2e bataillon Carabiniers Cyclistes avaient en partie été creusées et aménagées par la 3e compagnie (mitrailleuses Hotchkiss). Les secteurs de tir croisés étaient dûment définis.

Imperturbable, la Gette coulait paisiblement à une vingtaine de mètres de ces positions. Les tubes de mitrailleuses camouflés derrière des haies le long de la rivière "interdisaient" (?) une progression éventuelle sur une région rigoureusement plate mais cloisonnée ici et là par des haies délimitant les propriétés agricoles. La zone était traversée par une route qui surplombait la Gette par le truchement d'un pont miné et prêt à sauter quand il le faudrait. C'était là les instructions reçues en cours d'exercice d'alerte deux ou trois jours auparavant.

À l'arrière, dans la nature, le village de Leenhaag avait offert son hospitalité à la 3e compagnie. On y disposait, soigneusement camouflés, de 2 ACMI, véhicules destinés au transport des mitrailleuses Hotchkiss dont on était doté et de leurs munitions. Ces dernières étaient réparties en chargeurs de 30 cartouches, disposés en caissons manipulables.

On avait utilisé les particularités du terrain au mieux, en supposant, naïvement hélas !, que cette rivière constituerait un obstacle retardateur, qui permettrait aux Anglais, qu'on supposait à Louvain, appelés à la rescousse de toute urgence, de venir renforcer le dispositif. On espérait, sans trop y croire, qu'ils amèneraient des canons.

C'est finalement ce qui se passa, mais trop tard. Personne ne savait ce qui était arrivé du côté des Français.

Pour une fois, Yasreg était attendu. On avait même l'air content de le revoir. Un homme de plus, c'est quand même mieux que rien. En fait, chacun était déjà sur ses positions, prêt à toute éventualité, avec les moyens dont il disposait. Les habitants du village avaient, semble-t-il, vidé les lieux.

Une quinzaine de jours auparavant, on s'était vu gratifier d'un casque en acier manganèse, pour remplacer le couvre-chef en tôle qu'on arborait quand il le fallait et on avait reçu un nouveau modèle de Mauser en échange de la carabine à manchon. Chacun avait reçu 45 cartouches. Discrètement, en surveillant le ciel et le soleil, les mécaniciens rectifiaient ce qui devait l'être sur les bécanes de la 3e compagnie. Bref, tout était paré et il ne restait plus qu'à attendre.

Les météorologistes allemands connaissaient leur métier. Pas un nuage ne gênait l'aviation de Goering qui ne cessait de parcourir l'espace, impunément en apparence. Dans le lointain, à l'est, on percevait des bruits d'explosion, sans pouvoir déterminer d'où cela provenait. L'idée générale des ploucs, non renseignés, était que les Allemands seraient bloqués sur la Meuse puisque les ponts étaient minés et allaient sauter. Bref, dans la douce chaleur ambiante, les mitrailleurs de la 3e compagnie conservaient l'espoir et même quelques illusions mitigées.

Chacun avait, en tout cas, pris ses dispositions du mieux qu'il pouvait pour passer la nuit dans son trou individuel ou à côté de sa pièce, selon sa fonction. En permanence, l'homme de service surveillait les environs. C'est en tir croisé que les mitrailleuses devaient intervenir.

La première partie de la nuit s'était étirée dans le calme et l'appréhension contrôlée. Tout était paisible et muet. Seules des rumeurs assourdies par la distance parvenaient à l'homme de garde. Une brume légère s'élevait de la rivière.

Le point du jour était proche quand le veilleur secoua son voisin. Des formes mouvantes se distinguaient aux jumelles entre les haies, au fond du décor. Des gens courbés couraient silencieusement. Il ne s'agissait pas de bétail laissé à lui-même. Ce ne pouvait pas être des civils non plus.

On est en guerre et il n'y a pas à hésiter. La Hotchkiss est braquée sur le point litigieux avec 30° de balayage. Il faut compter que les autres pièces vont intervenir aussi. Il est aux environs de 3 heures du matin quand les rafales de balles de la 3e compagnie fauchent à travers les haies ceux qui s'y camouflent. Personne n'est allé vérifier les résultats sur place. Tout le monde se planque du côté ennemi. Il semble que l'intention des éclaireurs allemands, parvenus si tôt sur la Gette, était de tâter le terrain et de placer sans doute des observateurs. Leur présence laissait supposer que les ponts minés sur la Meuse soit ne l'étaient pas, soit n'avaient pas sauté. Les éléments avancés allemands disposaient aussi, sans doute, de moyens de traversée du fleuve et de moyens de transport légers et rapides, qui les avaient amenés sur la Gette sans apparemment être arrêtés nulle part. Ne disposant manifestement que d'armes légères, on ne peut que supposer qu'ils limitèrent leur action à l'observation et au renseignement en attendant la percée de forces plus importantes.

Le clocher du village de Leau (?), bien visible à partir des positions de la 3e compagnie, devait probablement leur servir d'observatoire. Ceci semble confirmé par le fait que, dans le courant de la journée du 11 mai, l'artillerie anglaise qui s'était installée à l'arrière des lignes belges élimina ce clocher au premier projectile tiré.

Les mitrailleurs de la 3e cie du 2e Car Cy, expérimentèrent alors leur première secousse en matière de bombardement. Le coup de départ inattendu et le sifflement de l'obus qui leur passa au-dessus de la tête ne leur étaient bien sûr pas destinés. Les pessimistes se croyaient déjà encerclés. Conception prématurée des choses, ce n'était que partie remise à bref délai. Les optimistes, par contre, sentaient l'allégresse envahir leur moral : on n'était plus seuls, les Anglais étaient là !


Date de mise à jour : Mardi 24 Novembre 2015