Tome IV - Fascicule 5 - janvier-mars 1990


Souvenirs de guerre d?un enfant de huit ans

André GANY


Avant-propos

J'ai repris une fois de plus le chemin du Bois de la Commune, tout en haut du village de Flawinne, au-delà des Gomognes et du Grestia...

Les choses y changent peu.

Et cette fois, plus encore que d'habitude, les souvenirs refluent, tenaces, précis, vivants...

C'était il y a 50 ans.

Le bois se peuplait de soldats en kaki. Des tranchées balafraient les sous-bois. Le canon tonnait. Les stukas mitraillaient et bombardaient. L'exode nous entraînait et nous ramenait. Le bois était jonché d'équipements militaires hétéroclites. Des tombes bosselaient les bas-côtés du chemin...

La guerre était passée - telle une bourrasque ; elle avait marqué mon bois à jamais.

Cinquante ans de vie et d'événements n'ont pu occulter ces souvenirs.

Et un jour, l'envie de raconter tout cela à mes petits-enfants m'est venue.

Ils ne savent pas encore écouter. Peut-être auront-ils un jour le courage de me lire.


Septembre 1938

J'ai pris ce matin, le chemin de l'école communale, avec un coeur "gros comme ça". C'est que l'on était bien à l'école gardienne, avec Madame Fournaux et Madame Warègne.

Finie la culotte en tricot si pratique. Finis les piquetages (découpes de motifs en papier avec une grosse aiguille). Finis les rudiments d'écriture et de calcul avec la touche et l'ardoise...

Nous voilà donc, tout juste assez fier pour ne pas pleurer.

Heureusement, on se fait vite au changement, d'autant qu'il y a la récréation et les longs trajets aller et retour vers la maison, soit par le chemin du "Bâti", soit par les Tiennes "Puille" et "Fondaire". C'est du chemin du Bâti, qu'on voit le mieux la toute nouvelle caserne de Flawinne. On y travaille d'ailleurs encore...

L'autre jour, les soldats s'affairaient à faire monter un ballon captif dans la prairie qui sépare l'école de la caserne. Cela semblait fort compliqué. Certains retenaient le ballon par des filins et d'autres donnaient des ordres pour le laisser partir...

Je n'ai pas la moindre idée de ce à quoi ce ballon pouvait servir.

C'est vers cette époque que nous avons fait la connaissance du Lieutenant Tislair. Sanglé dans son uniforme ajusté, sévère, moustachu, il m'impressionne beaucoup. Il travaille au fort de Suarlée, mais il ne parle guère de ce qu'il y fait.


Septembre 1939

Nous voici de retour, mes parents et moi, d'un beau voyage à Lourdes. C'était, à l'époque, la destination préférée des cheminots qui disposaient de tickets de service.

La joie des retrouvailles avec mon frère et mes grands-parents est à peine tempérée par le souvenir de tous ces militaires français que nous avons vu embarquer dans des trains spéciaux, tout au long du chemin du retour. Les grands parlent entre eux de la mobilisation.

Quelques jours après, le garde-champêtre nous remet un billet de réquisition, nous enjoignant de loger des soldats rappelés.

C'est le grand branle-bas de combat.

Il s'agit de vider rapidement une des pièces de la maison : la grande salle à manger avec la véranda.

Ce soir, déjà, ils vont loger chez nous.

Une dizaine de soldats sentant le kaki, nous arrivent dans la soirée, avec leur barda, leur fusil et leur sac à paille.

Parmi eux, un clairon toujours premier levé et premier parti, et d'autres fort gentils, d'où une figure et un nom émergent, ceux de Marcel Dives, que je retrouverai 50 ans après, par un heureux hasard.

Cette intrusion va modifier considérablement le train-train quotidien. On peut même dire qu'à partir de ce moment-là, rien ne sera plus comme avant, car des militaires et de toutes les nationalités, on ne va pas cesser d'en voir jusqu'en 1945.

Des soldats chez nous, c'est la grille du jardinet devant la maison ouverte en permanence. C'est la liberté offerte aux enfants curieux que nous sommes. Quel spectacle en effet, que de voir, en ce coin perdu de Flawinne, les allées et venues de tous ces mobilisés. Et puis, les soldats et les enfants ne sont-ils pas faits pour s'entendre ?

On les accompagne donc vers l'endroit de rassemblement (le PC comme ils disent) ou dans les bois communaux ou ils vont faire l'exercice. C'est là qu'ils s'entraînaient à creuser des tranchées ou à dissimuler des canons et des caissons dans la verdure. Parlons-en de ces canons !

Quatre chevaux impétueux, attelés deux à deux emmènent chaque pièce à toute vitesse dans les chemins forestiers.

Ce qui n'est pas sans danger pour les enfants, lesquels se font proprement "engueuler" par les chefs de pièce et sont sommés de déguerpir. Les soldats cuistots sont beaucoup plus gentils. Ils n'hésitent pas à partager leur tambouille quand on les rencontre en leur cuisine de campagne installée chez les Dupuis. Dommage que la soupe contienne des asticots (j'ai appris qu'ils utilisaient l'eau de pluie des citernes de chez Dupuis !). La soupe des soldats devient du coup un cadeau bien encombrant, dont on se débarrasse bien vite un peu plus loin dans le fossé.

Leur jeu favori, faire semblant de crever les pneus de nos vélos avec leur couteau. Mon frère, qui y croit vraiment, s'échappe au plus vite qu'il peut...

Mais un soir, en rentrant de l'école, j'apprends qu'ils sont partis ; sans doute les choses s'arrangent-elles ?

Car, dans l'entre-temps, le 23 septembre exactement, tous les gosses du village sont rentrés à l'école (À Flawinne, on rentrait traditionnellement le mercredi suivant la Kermesse de la Saint-Lambert).

Grosse effervescence sur la cour de récréation : notre instituteur titulaire, Monsieur Vandy est mobilisé lui aussi. Une jeune institutrice souriante, Madame Vandermeuse, va désormais s?occuper de nous.


Vendredi 10 mai 1940

Tôt matin, notre voisine Angèle frappe à la porte : "La guerre est déclarée, on l'a dit au poste !".

Vite, on branche l'INR. L'annonceur parle d'une voix grave : "Ce matin à l'aube, l'ennemi a franchi nos frontières. Ses avions ont bombardé nos aérodromes. Des bombes sont tombées en beaucoup d'endroits. Nous tenons fermement nos positions". Tout cela, ponctué de divers messages pour les rappelés ou d'incitations au calme pour la population. Beaucoup de marches militaires et de musique "sérieuse" aussi...

À Radio-Châtelineau, c'est la même chose. En un instant, tout l'édifice de nos habitudes bascule dans l'incertain. Tout le monde est consterné. Qu'allons-nous devenir ? Une seule chose est sûre ce matin, nous n'allons pas à l'école ! Mais ce jour de congé imprévu n'a pas la saveur des jours heureux.

Du reste de la journée et du samedi 11 mai, je n'ai que des souvenirs confus faits surtout de nouvelles alarmantes et d'angoissantes questions.


Dimanche 12 mai

Une nouvelle terrible nous parvient en fin d'après-midi : des dizaines de soldats belges ont été tués par des bombes allemandes dans les vergers de Temploux.

Je crois bien avoir vu ce jour-là les premiers "Sénégalais", ces soldats français de couleur, appartenant aux renforts que la nation amie nous envoie rapidement.

Il est heureux qu'ils soient nos amis, car ils sont plutôt inquiétants, tout noirs, avec leurs grands yeux mobiles et leur curieux calot rouge. D'autant qu'on leur prête les plus sombres desseins. Ils s'expriment d'ailleurs de manière éloquente par le geste et l'expression "couper cabèche" ! (on va leur couper la tête !).


Lundi 13 mai

Comme tous les cheminots âgés, mon grand-père a reçu l'ordre d'évacuer vers la France. On parle de plus en plus de faire la même chose. Des directives en ce sens nous sont parvenues depuis l'administration communale. Elles recommandent, en particulier, de bien fermer sa maison, d'emmener des provisions et de munir chaque enfant d'une sorte de scapulaire contenant toutes les indications d'identité.


Mardi 14 mai

En fin de matinée, nous disons adieu en larmes à notre père.

Il a reçu, lui aussi, l'ordre d'évacuer vers la France et s'en va tristement...

Mais, oh surprise, il réapparaît dans l'après-midi et nous invite à faire très rapidement nos bagages, car les deux derniers trains à quitter Ronet (la grande gare de formation de Namur) vont partir vers 6 heures du soir. Il faut donc se décider. Les valises sont bouclées en un tournemain.

Ma mère m'enfile trois costumes l'un sur l'autre ; celui du dessus est un costume marin avec pantalon long.

Mon frère et moi, ressemblons à des momies !

Inutile de fermer la maison, des soldats déjà l'occupent !

Vers 4 heures, sous un soleil de plomb, nous nous mettons en route. Nous sommes à peine sortis que commence la ronde infernale des Stukas. Ils se déchaînent sur la colline de la Vecquée, à l'autre côté de la Sambre. Ils visent le Fort de Malonne ! On a beau être à environ 2 km à vol d'oiseau, le spectacle nous effraie, autant par le bruit strident des avions en piqué que par l'éclatement des bombes.

Nous nous collons tous (mes parents, ma grand-mère, mon frère et moi) tout contre le pignon de chez Marie "Gawe".

C'est plein d'orties, mais nous n'en sentons pas la piqûre, tant est grande notre frayeur et isolante notre triple couche de vêtements. Le bombardement cesse après quelques minutes. Nous dévalons les tiennes (1) Pondaire et Puille, aussi vite que le permet notre imposant chargement, fait de valises sacs à provisions, sacoches diverses... car il faut emporter tout ce que l'on a de plus précieux, y compris les photos de familles. On ne part pas sans son passé !

(1) Tienne : route en forte pente. Dénomination employée dans l'Entre-Sambre-et-Meuse.

Des soldats français nous croisent en chemin, affairés, apeurés, dégoulinant de transpiration...

Que cela semble long ! D'autant qu'au poids des bagages s'ajoutent la tristesse de quitter notre maison, l'appréhension du voyage, l'incertitude du lendemain...

Par la route pavée (la rue Émile Vandervelde), la rue de l'Église et le "Trieu Josse", nous atteignons Ronet vers 5 heures.

Les longs quais tout au fond de la gare sont pleins de monde.

Mais sommes-nous bien sur le bon quai ? Mon père court aux nouvelles. Ce n'est pas le bon quai ; il faut changer, car l'autre train part en premier lieu.

Pendant le transfert des bagages, on nous rafle une de nos valises (la valise aux photos !). Cela commence bien !

Et dire que nous sommes entre Flawinnois souffrant des mêmes incertitudes et de la même peur !

Tant pis, embarquons donc dans la cohue sur le train qui vient enfin d'arriver à quai.

À 7 heures du soir, le train démarre vers Charleroi.

(À ce moment, mais nous ne le saurons que beaucoup plus tard, la bataille de Gembloux débute et celle de la Haute Meuse est déjà perdue. L'ennemi nous a déjà débordé au nord comme au sud).

Un long voyage commence. Pensez donc : toute une nuit pour parcourir les 35 km qui séparent Ronet de Charleroi. Voyage par ailleurs ponctué d'arrêts divers, d'abord à Floreffe (Al'Latche) jusqu'à la nuit noire, puis à Auvelais et Tamines, sans raison apparente. Enfin, vers 5 heures du matin, à Châtelineau, station qui vient d'ailleurs d'être bombardée.


Mercredi 15 mai

Un soleil éclatant nous accueille à Charleroi-Sud.

Le train ne va pas plus loin. Pour nous, l'exode se termine ici ou, plus exactement, à Lodelinsart chez une cousine de ma grand-mère.

Une fois la famille casée et en sécurité, mon père se rend à la gare de Charleroi pour y chercher des ordres. Mais il revient rapidement bredouille car plus aucun train ne s'en va vers la France et il règne, semble-t-il, une pagaille certaine.


Jeudi 16 mai

Pour survivre, il faut manger.

Fort de cette vérité, mon père entreprend de rechercher du travail. La boulangerie Saint-Antoine, chaussée de Jumet, manque justement de personnel ; mon père va prendre le relais.

C'est ainsi que mon frère et moi allons faire connaissance avec le petit monde clos et odorant que constitue la boulangerie, apprenant à connaître la réserve de farine, le pétrin, les claies pour les pâtons, le four brûlant, la salle de ressuage...

Voilà notre pain quotidien assuré pour un petit temps.

Quinze jours vont ainsi passer à Lodelinsart où les seuls événements saillants (ceux tout au moins qui sont restés ancrés dans ma mémoire d'enfant de 8 ans) sont les lueurs des bombardements (aérodrome de Gosselies ?) la nuit de notre arrivée, la destruction du pont de Sambre qui nous coupe définitivement de la France et l'arrivée des troupes allemandes à Charleroi.

Cela doit s'être passé 2 ou 3 jours après notre arrivée.

La nouvelle a couru comme l'éclair : les Allemands arrivent.

Une foule nombreuse et silencieuse s'aligne des deux côtés de la chaussée de Jumet.

Et les voilà nos ennemis : motos side-car, petits véhicules blindés couverts de peinture bariolée, officiers impeccablement sanglés dans leur uniforme, fiers, impressionnants, souriants, presque rassurants... D'autant qu'ils ponctuent leur passage de grands lancers de caramels à destination des enfants.

Ils ne sont peut-être pas aussi méchants que l'on dit !


Quelques jours après

Ainsi donc, on va pouvoir rentrer chez soi.

Mais il semble que les choses ne sont pas aussi simples ; notre maison est-elle toujours debout ? Les routes sont-elles praticables ? Ne vaut-il pas mieux attendre encore un peu ?

Mais rien n'arrête ma grand-mère. Cette maison qu'elle a payé sou par sou au prix d'un labeur incessant et à force d'économies, elle veut la revoir au plus vite.

Elle se met donc en route un samedi matin (sans doute le 18 mai).

Ma mère l'a emmenée sur son porte-bagages jusqu'à Ransart. C'est là que les Allemands vont réquisitionner son vélo. À charge pour elle d'en trouver un autre. Ce qui est vite fait !

Ma grand-mère nous racontera plus tard les péripéties du retour : passage de l'Orneau à Mazy (ou était-ce Onoz ?) avec l'aide des Allemands - car les Français ont fait sauter tous les ponts - logement la nuit à Spy dans une maison vidée de ses habitants, bonheur de retrouver la maison intacte le dimanche matin mais stupeur et fureur de la voir vidée de son contenu, récupération rapide et sans discussion de matelas, couvertures et autre matériel divers, "empruntés" par des voisins peu scrupuleux, ébahissement de voir des bulbes de tulipes épluchés comme s'il s'agissait de vulgaires oignons...

La semaine suivante, c'est notre tour. Deux vélos équipés de porte-bagages pour enfants nous servent de monture.

Rencontre à Ransart, celle de notre voisine, la vieille Marie "Gawe" ; elle a près de 75 ans et a perdu son mari lors de l'exode.

Sur nos instances, un motocycliste allemand accepte de ramener la brave vieille vers Namur dans son side-car.

Mon père peu enthousiaste est sommé de grimper en tape-cul pour servir de guide. Cela va durer trois bons quarts d'heure, le temps de l'aller-retour jusqu'à Spy-Saussin où il y a un arrêt du tram vicinal.

À peine rentré à la maison, je m'échappe pour reconnaître les alentours marqués par les stigmates de la guerre.

Dans la prairie de Vanderzande, une dizaine de vaches gonflées comme des outres et pattes en l'air, commencent à empester. Pourquoi diable les a-t-on abattues ?

Quant au Bois de la Commune, il évoque, aux blessés près, un véritable champ de bataille. Les clairières et taillis sont parsemés de caisses éventrées, de pièces d'équipements, de boîtes de conserves... Les calots rouges très caractéristiques, portés par les "Sénégalais" fleurissent un peu partout.

Que de choses à récupérer... que je laisse cependant sur place, par crainte ou désarroi, ou parce que toutes ces choses évoquent trop la guerre.

Combien de fois ai-je regretté cette "innocence" par après !

Au bord du chemin, vers la Flache, deux tombes ont été creusées et remblayées, deux crois de bois avec plaquette d'identification, deux corps enfouis, ceux d'un soldat français et d'un soldat allemand, m'a-t-on dit, qui seront transportés au cimetière de Flawinne par après. Ces deux corps enfouis m'impressionnent beaucoup et je m'empresse de passer en courant ou de faire un détour par un sentier latéral.

Aux confins du bois vers Suarlée, gît une carcasse de camion incendié... Les gosses du coin vont désormais désigner l'endroit par l'appellation "À l'auto brûlée", appellation qui a survécu jusqu'à aujourd'hui (c'est là qu'est dressé le monument à l'agent des Eaux et Forêts Villeval).

Au bas du Tienne Fondaire, sous le noyer d'Eva Mascune, un énorme canon tracté pointe sa gueule menaçante vers la vallée de la Sambre. Les Français l'ont abandonné là dans leur fuite éperdue... Il va nous servir de trophée et d'engin d'escalade pendant plus d'un mois encore.

Autant de traces d'une guerre qui semble désormais finie.

Cependant, la paix retrouvée a des relents de tristesse ; beaucoup de maisons sont encore vides de leurs habitants, nos soldats sont au loin, mon grand-père erre quelque part...

Les vacances, cette année là, vont durer jusqu'à la mi-septembre, presqu?autant qu?en 1944 !

Nous nous installons dans l?attente?


Interview de Monsieur Marcel Dives

(Milicien cl. 34/35 - rappelé en 1938 (PPR) et en 1939 - campagne des 18 jours - prisonnier au stalag XVI B pendant 5 ans)

Ce 22 décembre 1988, après des mois et des mois de recherches et grâce surtout à l'aide efficace de l'Office central de la Matricule, je peux enfin mettre la main sur l'adresse de Monsieur Dives, un de "nos" rappelés de 1939, dont nous étions sans nouvelles depuis lors. Je lui téléphone tout aussitôt.

D'abord surpris et quelque peu méfiant, il se fait beaucoup plus chaleureux quand il comprend le sens de la démarche : faire revivre une tranche de vie passée en commun.

Nous convenons d'un rendez-vous pour la semaine suivante. Le jour dit, Monsieur Dives, 74 ans, plutôt petit et râblé, l'oeil malicieux, l'air déluré, m'accueille en sa maison de Wépion. Nous allons pouvoir parler du passé !

Il passe vite, trop vite à mon gré, sur la période "flawinnoise" de sa mobilisation. Il est vrai que ce ne fut pour lui qu'un cantonnement parmi les nombreux autres de cette période de 1939-1940. Et il est vrai que la campagne des 18 jours et un séjour de 5 ans au stalag ont eu autrement d'importance et de répercussion sur sa propre vie.

Ils ont séjourné une vingtaine de jours à Flawinne ; c'était en septembre 1939, "à la période des dahlias" a précisé Monsieur Dives. Ils arrivaient de Champion (Couvent des Soeurs de la Providence). Plutôt que de loger dans un fenil inconfortable, Monsieur Dives avait choisi de cantonner chez nous avec ses 7 ou 8 camarades de la section d'appui. La salle à manger et la véranda étaient réservées à leur usage. Que faisaient-ils ?

Éveillés le matin par le clairon de service, ils rejoignaient la cuisine de campagne installée 200 mètres plus loin pour y recevoir leur petit déjeuner.

Ils partaient ensuite à l'exercice dans les bois de Floriffoux (la Flache) pour la journée et nous rentraient le soir après souper.

Ils montaient la garde à tour de rôle.

Le moment le plus attendu : la distribution de la correspondance !

Monsieur Dives se souvient particulièrement bien de mes grands-parents : "ils m'avaient pris en affection...". À propos de mon grand-père, il me raconte l'anecdote suivante : ce jour-là, les rappelés avaient fait une sortie dans un café de la rue de l'Église. Ayant rencontré mon grand-père en cours de route, ils l'avaient invité à participer à la beuverie. Ce qu'il fit sans trop se faire prier. La remontée vers la Leuchère fut dure ! Et la rentrée encore davantage, car ce soir-là, faut-il le dire, mon grand-père n'a pu rejoindre le lit conjugal, ma grand-mère lui ayant enjoint de dormir avec les soldats dans la véranda !

Fin septembre 1939, la 10e cie du 19e régiment de ligne a quitté Flawinne pour Suarlée - Comognes.

Elle séjournera successivement à Flawinne (caserne), Seilles (caserne), à Petit-Waret et Ville-en-Waret, de nouveau à Seilles, puis à Waret-la-Chaussée où la guerre rencontrera Monsieur Dives.

À ma question de savoir s'il a gardé des contacts avec la fraternelle des 13e/19e régiments de ligne, Monsieur Dives me répond : "Cela ne m'intéresse pas. Comprenez-moi ! L'armée m'a déjà pris les meilleures années de ma jeunesse (Ndlr : de 1935 à 1945) ; je ne souhaite pas lui en donner davantage !".

Comme je le comprend bien !


La caserne de Flawinne

Elle a été construite à partir de 1937 sur des terrains nouvellement expropriés aux confins de la commune de Flawinne vers Belgrade, en vue de loger des éléments de la 2e division de Chasseurs ardennais.

C'est surtout le 20e régiment d'artillerie des Chasseurs ardennais qui profitera de cette nouvelle infrastructure.

Pendant la guerre, les occupants ont ajouté un étage aux blocs servant au logement de la troupe.

Après la guerre, elle verra s'y succéder le Centre d'instruction des Troupes blindées (Montgomery y viendra en visite en 1945 et le prince Baudouin en 1951), le Centre d'instruction n° 1 pour toutes armes, et enfin le 2e bataillon de Commando qui l'occupe encore actuellement.


Namur, 12 mai 1940

Depuis l'aube, Stukas et Dorniers bombardaient Namur. Dans une ronde infernale, les appareils allemands piquaient sur les toits, bombardaient, mitraillaient et remontaient pour piquer encore dans le hurlement de damnation des moteurs.

Dans les rues, c'était la cohue et la pagaille effroyable. Des réfugiés, des militaires de toutes armes, des caissons d'artillerie, des pièces de DCA, des Spahis et des Marocains de la 5e DINA (division d'infanterie Nord-Africaine) giraient dans l'affolement le plus complet, bloquant les passages, déchiquetés par les obus, ensevelis sous les décombres des maisons en flammes.

Dans ce chaos, les hommes des 2e et 3e Ch. A. se glissèrent en file indienne, s'aplatirent sous les bombes et filèrent grand train vers le lieu de rassemblement qu'on leur avait indiqué : Suarlée. Ils y arrivèrent presque tous, regroupés aussitôt par leurs officiers.

Tout proches, les bombardiers allemands arrosaient le fort de Suarlée qui grondait sous la pluie d'acier.

SNOECK Xavier, Les Chasseurs ardennais.


Les Français à Flawinne en mai 1940

Des troupes françaises vont être amenées à combattre dans la région de Flawinne dès les premiers jours de la guerre.

Elles appartiennent essentiellement à la 5e division d'infanterie Nord-Africaine - 5 DINA (les "Sénégalais" comme nous les appelions).

Cette division est la division de droite de la 1ère armée française, à qui incombe la défense de la "Trouée de Gembloux".

Ces troupes excellentes vont y mener un combat remarquable.

Nous nous attarderons plus particulièrement au comportement du 6 RTM et du Génie divisionnaire, ces deux unités ayant séjourné et combattu sur le territoire de la Commune.

Pour la compréhension du lecteur nous donnons ci-après la composition de la 5 DINA.


Ordre de bataille de la 5 DINA le 10 mai 1940

Général commandant la Division : Gl Agliany

Chef d'état-major : Lt Col de Gournay

Infanterie

- 24e régiment de Tirailleurs tunisiens (24 RTT)

- 1er bataillon : Col Oger

- 2e bataillon : p.m.

- 3e bataillon : p.m.

- 5e régiment de Tirailleurs marocains (5 RTM)

- 1er bataillon : Lt Col Marioge

- 2e bataillon : p.m.

- 3e bataillon : p.m.

- 14e régiment de Zouaves (14 RZ) : Lt Col Galtier

- 1er bataillon : p.m.

- 2e bataillon : p.m.

- 3e bataillon : p.m.

Artillerie

- 22e régiment d'artillerie de campagne (22 RAC)

- groupe n° 1 : Lt Col Guillemet

- groupe n° 2 : p.m.

- groupe n° 3 : p.m.

- 222e régiment d'artillerie de campagne (222 RAC) : Col. Renaud

- 10e batterie antichar divisionnaire

Génie : Cdt Bombardier et Capt Colombani

Transmissions - Service de santé - Service vétérinaire : p.m

Abréviations : CA = corps d'armée - DI = division ? DIM = division d?infanterie marocaine - DLM = division légère mécanisée ? PC = poste de commandement


Ordres et Contre-ordres... Le cas du 6 RTM

14 mai

Le 14 mai à l'aube, le 6 RTM arrivant par marches forcées de ses cantonnements situées en Thiérache, s'installe dans la vallée du Houyoux (Bois de Morivaux). La situation sur la Meuse, au sud de Namur, de l'armée voisine va entraîner, pour ce régiment, dans la journée du 14, une succession de missions différentes.

À 9 heures, la mission reçue est la suivante : "garder les ponts sur la Sambre, de Flawinne jusqu'à Namur et sur la Meuse en amont de Namur jusqu'à Wépion, pour assurer la liaison avec les forces françaises tenant la Meuse, dont la gauche est à Wépion. Le nouveau dispositif est réalisé à 16 heures.

À 16 heures, le 6 RTM est relevé de sa mission sur la Meuse, mais conserve la garde des ponts de la Sambre face au sud, de Namur aux Cailloux (ouest de Floriffoux). Le nouveau dispositif est en cours de réalisation, lorsque, à 23 heures, le colonel commandant le 6e est convoqué au PC de la division, où il se voit attribuer une nouvelle mission : "s'appuyant à la Meuse à l'ouest, se porter sur la ligne Wépion, Saint-Héribert, en vue de réaliser la liaison avec la 5 DIM de la 9e armée. Progression en deux bonds :

1er bond : ligne La Pairelle-Malonne.

Le commandant du 6 RTM alléguant l'état de fatigue de son régiment à la suite des marches continues entamées le 10 mai et des installations successives de la journée du 14, demande que cette opération soit ajournée.

L'ordre d'exécution est néanmoins maintenu.

15 mai

Le 6 RTM dont le PC a été porté à l'église de Flawinne le 15 à 4 heures, atteint son premier objectif vers 9 heures.

Vers 11 heures, il atteint la ligne Basse Fontaine-Fort de Saint-Héribert. C'est alors que parvient à ses unités le contre-ordre de reprendre la mission initiale sur la Sambre. Vers 17 heures, le général commandant le 5 CA donne au colonel commandant le 6 RTM à Flawinne, l'ordre de constituer un détachement comprenant un bataillon du 6e, une cie de chars et un escadron moto, et de retraiter au sud de la Sambre.

16 mai

À partir du 16, le détachement aux ordres du lieutenant-colonel commandant le RTM, n'a plus aucune liaison avec la Division.

Le bombardement de Temploux

Dans la campagne, les Chasseurs ardennais se regroupèrent. Au-dessus de l'horizon se défaisaient les grappes noires des obus antiaériens. Le fort de Suarlée se défendait contre l'essaim des Messerschmidt.

Une chaîne continue de barrières métalliques sillonnait la plaine verte. Les chars ennemis devaient se heurter à cette muraille de fer, derrière laquelle l'armée belge prendrait position.

"C'est la ligne K.W., expliqua Coquelle au lieutenant. En 1938, elle était loin d'être terminée. Comme jeune recrue, j'ai participé au montage de quelques éléments C. Croyez-vous à la solidité de ce verrou-là ?"

Rascard montra du doigt des entonnoirs de bombes, de part et d'autre de l'immense barrière : "Un verrou peut sauter", dit-il.

Les Chasseurs ardennais firent halte à Temploux, un hameau disposé autour d'un carrefour. Tout le bataillon y fut bientôt concentré. Enfin, on allait pouvoir se reposer en toute quiétude. Plusieurs centaines d'hommes s'installèrent dans un verger, à l'ombre de pommiers dont plusieurs étaient encore en fleurs.

Le verger respirait le printemps. Sous les arbres, les soldats allaient et venaient ou s'étendaient confortablement. "Qui dort dîne !", se disaient-ils philosophiquement. Cependant, beaucoup d'entre eux cassaient la croûte. Un soldat belge est rarement pris au dépourvu.

Collé au sol, René Gillot avait attendu la chute des bombes. Quelques instants plus tôt, le verger ressemblait à un quelconque bivouac de soldats. Soudain, tout était figé. Deux cents Chasseurs ardennais avaient plongé le nez dans le gazon, persuadés que leur dernière heure était venue. Sur leur tête, les cieux croulaient avec fracas. À travers cette tempête, les projectiles fonçaient vers l'objectif : le coeur pantelant de toute cette jeunesse. Combien de stukas attaquaient en piqué ? Un, dix, cent ? Il semblait que les éléments fussent déchaînés par les puissances infernales. Un vrai prélude pour la fin du monde.

Dans l'herbe chaude, les soldats affolés s'efforçaient de perdre tout relief. Les mains grattaient la terre dure, mais il était trop tard, il n'était pas possible de creuser le moindre abri. Les quelques secondes qui précédèrent l'explosion des bombes, parurent à tous une éternité.

Trois bombes explosèrent dans le pré et tout sombra dans un abîme ténébreux : l'azur, le soleil, et le feuillage des pommiers.

À la première explosion, Bourdouxhe s'était soulevé, mortellement atteint d'un éclat au cervelet. D'instinct, Marcel Borlon, son voisin, l'avait saisi dans ses bras. La seconde explosion faucha le soldat trop secourable. Frappé par de gros éclats en pleine poitrine, il s'écroula sur le cadavre de son ami. Il était évanoui et râlait. Il était entré dans cette zone située entre la vie et la mort, dont toutes les forces meurtries de sa jeunesse le tireraient, après un combat sans merci.

Trois fois, il y avait eu ce jaillissement insensé de feu et de mitraille. Trois fois, les bombes avaient labouré le verger tragique, déchiré les entrailles de la terre, brûlé de leur flamme les hommes confondus et les insectes étonnés, semé à la volée leurs grains d'acier. Quarante-quatre cadavres lacérés jusqu'à l'os, grillés jusqu'au coeur, gisaient, les dents serrées sur une dernière bouchée de pain, sous un soleil voilé par la fumée. Des dizaines de blessés, monstrueusement mutilés, criaient leur épouvante et leur souffrance. Les rescapés, frappés de démence, couraient dans tous les sens, la tête pleine de l'horrible hurlement des avions d'assaut.

GLAUDE André, Le verger de Temploux. Chronique de mai 1940.


Trac diffusé par l?armée française en 1940

(Original au Musée de l?Armée - Invalides - Paris)


Il est rappelé :

(1) Que chaque évacué doit emporter avec lui 4 jours de vivres, 1 couverture, 1 paquet de pansements.

(2) Qu'il doit être muni de pièces d'identité avec photo.

Vous serez accueillis en France comme des amis.



Le fort de Suarlée en 1940

1. La situation au 10 mai 1940

Le fort de Suarlée, construit en 1888-1889, a subi l'épreuve du feu pour la première fois en août 1914.

Désarmé après la Première Guerre mondiale, il a été remis en état au cours des années 1930.

Les travaux d'aménagement ont consisté essentiellement en d'importants travaux en sous-oeuvre (creusement de galeries de circulation et d'abris), dans le renforcement des locaux essentiels à la défense (par gainage en béton armé et tôles d'acier ondulées) et dans la construction d'une tour d'air de 18 m de haut avec galerie d'amenée d'air frais vers le fort. Ce dernier dispositif servait également à assurer la relève quotidienne de la garnison.

L'armement consistait en 4 coupoles d'obusiers de 75, une coupole de 2 pièces de 75 GP (portée 10 km), 2 coupoles de mitrailleuse et quelques armes de défense rapprochée et antiaérienne.

Le fort disposait de cinq postes d'observation avancés à Spy, Suarlée, Émines (La Croix), Flawinne et Floriffoux.

Un réseau téléphonique complet dessert l'ouvrage.

Les liaisons extérieures (vers les forts adjacents de la position fortifiée de Namur) se font par câble téléphonique enterré et par TSF (poste radio émetteur-récepteur).

Deux groupes électrogènes de 75 CV fournissent l'électricité nécessaire au fonctionnement des organes vitaux.

La garnison est forte de deux équipes d'environ 200 hommes chacune : une équipe au fort, l'autre au cantonnement de repos.

La mission essentielle du fort consiste à interdire à l'ennemi l'utilisation des axes routiers Namur-Bruxelles, Namur-Nivelles et Éghezée-Auvelais.

2. Déroulement des combats

(extraits du Journal de Campagne du commandant du fort)

Du 10 au 15 mai 1940

Peu d'événements saillants.

Journée du 16 mai 1940

Dès le 16 mai, le fort est isolé, les troupes françaises s'étant repliées.

Le fort exécute un tir au profit de Marchovelette et une série de tirs à vue directe sur des colonnes ennemies défilant sur la route de Nivelles.

Des tirs de contre-batterie sont également exécutés.

Le fort essuie les premiers tirs d'infanterie mais il n'y a pas d'assaut véritable. Il subit également un premier bombardement aérien. Il y a peu de dégâts.

Journée du 17 mai 1940

Le fort est bombardé par une batterie ennemie qui est rapidement mise hors service à l'intervention du fort de Malonne. Des tirs d'interdiction sur des colonnes ennemies sont encore exécutés.

Attaque de nuit par surprise ; elle est repoussée par l'entrée en action de tous les organes du fort.

Tir de neutralisation sur le Fontillois où se trouve une batterie ennemie.

Journée du 18 mai 1940

Vers 0915 hr le fort subit un deuxième bombardement. Il s'agit cette fois d'une attaque en règle : longue, terrible, dévastatrice...

Deux coupoles sont mises hors service, une troisième est coincée.

L'action des coupoles de mitrailleuse est gênée par les débris de béton et les bourrelets de terre.

Le massif central en béton est fissuré et certains locaux vitaux sont atteints.

Aucune perte en hommes n'est cependant à déplorer.

Au cours de la journée, les dégâts sont réparés au mieux.

Un obus parvient à détruire un avion ennemi sur la plaine de Belgrade.

Journée du 19 mai 1940

La fatigue, la sensation d'isolement et un irrépressible sentiment d'insécurité ont eu raison de la résistance physique et morale de la garnison.

Le fort se rend vers 1400 hr au moment où les Allemands s'apprêtent à l'assaut final.


Date de mise à jour : Jeudi 12 Novembre 2015