Tome IV - Fascicule 5 - janvier-mars 1990


Le fort d?Embourg (10)

Gaston SALLE


Document du Service de l'Historique de l'Armée à Bruxelles

(aimablement communiqué par le général-major Hoyos, commandant la 3e circonscription militaire)


12 mai 1940

D'après le journal de campagne de Chaudfontaine, à 0225 hr, Embourg signale que Beaufays doit être plein de parachutistes.

Vers 0800 hr, combat des patrouilles du fort et des cyclistes ennemis aux lisières nord-ouest de Beaufays (1 brigadier tué, 1 soldat blessé).

Le poste d'observation de Beaufays, attaqué par canons de 37 mm, se déplace par ordre : attaqué à nouveau, il se replie sur le fort (1 soldat blessé).

Le poste d'observation d'Avister s'est replié avec les troupes du 4e Cyclistes.

Sans nouvelle du poste d'observation de Bois-les-Dames depuis le 12 à l'aube.

Vers 0700 hr, le fort n'est plus en communication téléphonique qu'avec Chaudfontaine, Boncelles, EB 8 et EC 1bis.

À 0800 hr, prise de contact avec l'ennemi.

Du 12 au 17 mai, exécution de tirs d'interdiction et de harcèlement sur des voies de communication, des destructions et obstructions et sur des objectifs décelés ou imposés.


13 mai 1940

À 0900 hr, le fort est investi (ennemi aux abords du front de gorge - zone en contrebas), dans la maison du 1er Chef (front de gorge) et sur la crête "vers le Bout du Monde" (crête à l'ouest du fort). L'ennemi commande aussi la poterne et la prise d'air.

À partir de l'aube, bombardement par artillerie (150, 38 et 37 mm) et ce, jusqu'à la reddition du fort (instruments du PO-poste d'observation cuirassé du fort et du PO cuirassé de l'Éperon sont détruits par canons de 37).

À 2200 hr, attaque importante par l'infanterie. Mitraillettes et canons de 37 attaquent les embrasures des coffres des fossés. Réseau de barbelés cisaillé au front coupoles II et III. L'attaque est repoussée.

D'après le journal de campagne de Chaudfontaine :

À 2030 hr, le fort de Chaudfontaine tire sur la prise d'air d'Embourg.

À 2115 hr, le fort d'Embourg signale que les canons de 37 ne tirent plus sur lui.

À 2245 hr, le fort d'Embourg demande de tirer sur les canons de 37 se trouvant dans les carrières d'Embourg.


14 mai 1940

Bombardement presque continu du fort par canons de 150. À partir de ce jour, tous les soirs à la tombée de la nuit, activité ennemie sur les glacis. Tirs à boîtes à balles.

D'après le journal de campagne de Chaudfontaine :

À 0630 hr, bonne intervention des forts de Fléron et d'Embourg sur ennemi dans la plaine Grisard (immédiatement à l'est du fort de Chaudfontaine).

À 1600 hr, Embourg tire en fusant sur Chaudfontaine attaqué par avions.

D'après le journal de campagne de Flémalle :

À 0930 hr, Flémalle tire sur une batterie ennemie située près du carrefour de Rony (à la demande d'Embourg).


15 mai 1940

Bombardement presque continu par canons de 150.

À 1400 hr, jusque la nuit, bombardement par bombes lourdes d'avions (coupole IV est hors de service, colonne centrale rompue). Quelques blessés légers.

Vers 1500 hr, l'abri EB8 (Tilff) est attaqué. Intervention du fort à son profit. Son personnel est fait prisonnier (1 soldat blessé).


16 mai 1940

Toute la journée, bombardement du fort par avions et artillerie.

D'après le journal de campagne de Chaudfontaine :

À 1110 hr, Embourg demande du secours, mais Chaudfontaine est aussi bombardé par avions.

À 1320 hr, bombardement simultané par avions des forts de Fléron, Chaudfontaine et Embourg.


17 mai 1940

Vers 1200 hr, tirs au profit de Chaudfontaine attaqué. À ce moment, le fort est bombardé par avions ; les coupoles II et III ont la calotte emportée (un soldat tué à la coupole III) ; la coupole 1 a ses voussoirs atteints, ne tourne plus, ne se soulève plus (quelques blessés aux coupoles II et III) ; la voûte du massif à l'aplomb du poste d'observation cuirassé est défoncée ; un bloc de 2 à 3 m est tombé devant l'embrasure du corps de garde de guerre, empêchant les vues et les tirs.

L'abri EC 1bis est bombardé par artillerie dans l'après-midi (1 brigadier blessé) : il tient jusque la reddition du fort.

Vers 2000 hr, le drapeau blanc est hissé.

Toutes les destructions sont opérées (documents, armes, installations électriques, etc.).


Analyse des faits

1. Les 4 coupoles de 75 sont hors service et les instruments des deux postes d'observation cuirassés sont détruits.

De ce fait, l'ennemi peut impunément occuper les glacis pour attaquer les armes de flanquement des fossés et occuper les dessus des coffres de flanquement.

Le secours des forts voisins ne peut plus être escompté (aucune réponse aux SOS lancés du fort).

2. La démolition, en deux endroits, de la contrescarpe de gorge et spécialement celle du saillant IV rend difficile l'accès dans le fossé et sur le massif (il y a une zone en angle mort à l'escarpe saillant IV).

Le massif est ouvert en trois endroits (à l'aplomb du PO cuirassé et aux deux coupoles décalottées).

3. Action nulle du corps de garde. Action difficile, dans un secteur réduit, du FM battant la poterne.

4. Action du FM défendant le front de gorge fortement gênée par l'état du demi-fossé de droite (éboulements).

5. Depuis le 13 à 0900 hr, l'ennemi tient sous son feu la poterne et la prise d'air, empêchant ainsi toute sortie de patrouilles (à noter les zones de contre-bas au pied des glacis).


Conclusion

Au moment de la reddition :

a) Matériel d'artillerie :

Coupoles 75 du Saillant IV hors de service le 15 (colonne rompue par bombe d'avion).

Coupoles des Saillants II et III, calottes enlevées.

Coupoles du Saillant IV, voussoirs atteints : hors de service.

b) Fortifications :

1. Voûte de l'aplomb du puits d'accès au P.O., cuirasse percée.

2. Voûte du local d'escarpe voisin de l'infirmerie percée et bouchon fermant la fenêtre de 1914 incliné vers le fossé.

3. Sortie de secours de l'infirmerie enfoncée par l'effet de la bombe en face, sur la contrescarpe (1/2 fossé de gorge de droite).

4. Contrescarpe fortement effondrée au Saillant IV, rendant facile la descente dans le fossé.

5. Mur d'escarpe de gorge effondré (1/2 fossé de droite).

6. Bloc de 2 à 3 m³ devant l'embrasure du corps de garde de guerre dont la porte blindée ne ferme plus (verrou arraché).

c) Flanquement des fossés et rampes d'accès

Les organes de défense des fossés sont encore en état de tirer (bombe non explosée devant le coffre I et le coffre II).

Corps de garde de guerre : ni vue, ni tir possible.

FM flanquant la poterne : atteint à l'embrasure; le déplacement de l'arme, et dans un secteur réduit seulement, est très difficile.

Le fossé de gorge, surtout le 1/2 fossé de droite, fortement bouleversé.

Il n'y a plus de secours à attendre des forts voisins.


Carnet de campagne d?un « Bleu » de 1940 du fort d?Embourg

J'ai fait la connaissance de mon fort, le 14 janvier 1940. Quel ne fut pas mon étonnement en voyant son entrée ! Celle-ci, au lieu de descendre pour l'atteindre, il fallait monter et c'est cela qui m'a surpris.

Nous fûmes désignés par chambrée et la mienne fut la n° 6, sous les ordres du Mdl Chantraine, ainsi que du chef de chambrée, un brigadier rappelé. De suite, on nous désigna notre lit et, lorsque le soir vint, nous étions tous équipés.

Avant tout exercice, on nous fit visiter le fort et nous sommes restés pensifs en voyant la devise de celui-ci : "S'ensevelir sous les ruines du fort plutôt que de se rendre".

Notre instruction fut poussée à fond et de main de maître par des Mdl qui connaissaient leur métier et qui nous ont appris à aimer notre fort.

En avril, j'étais capable de démonter et remonter sans hésitation la carabine, le fusil-mitrailleur, la mitrailleuse "Maxim", ainsi que la culasse du canon, sans oublier ma fonction de pointeur de hausse et tout cela, grâce au Mdl Courtois qui ne ménageait pas ses peines afin de faire de nous de véritables artilleurs de forteresse.


10 mai 1940

Nous fûmes réveillés en sursaut par le Mdl de semaine, car j'étais de "piquet" et il nous annonça : Alerte "Joseph", ce qui fit comprendre que nous étions en guerre et cela à notre grande surprise du fait que les permissions avaient été rétablies le jour précédent. Les hommes de piquet gagnèrent leur place dans le fort, pendant que les autres faisaient des travaux différents.

J'étais donc à la coupole du saillant III sous les ordres du Mdl Courtois, en tant que pointeur de hausse.

Nous avons vérifié si tous les instruments étaient en ordre, c'est-à-dire la lunette panoramique, la lunette de visée, l'ouverture et la fermeture de la culasse, l'élévation, la rotation et l'éclipsé de la coupole ainsi que la pose du sac en cuir de récupération des douilles et le débouchoir de fusées.

Pendant ce temps, notre commandant Jaco et ses officiers ont formé les équipes de combat en prenant les hommes dans l'équipe "A".

Je m'aperçus que j'étais versé dans l'équipe "B" qui devait descendre chez Deflandre, notre cantonnement.

Je me suis permis, avec l'autorisation du Mdl Courtois, de demander au commandant Jaco de pouvoir occuper le place de pointeur de hausse dans la coupole III, équipe "A", ce qui me fut accordé par le commandant.

En attendant cette permission, j'étais sur les glacis du fort pour aider les civils qui passaient et nous leur distribuions des bouteilles de lait et de chocolat pour les enfants.

Ayant après regagné ma coupole et mes amis, je ne devais plus revoir le jour que le 17 mai quand nous nous rendîmes, la rage au coeur, si ce n'est que lorsque je regardais par la lunette panoramique.


11 mai 1940

Les équipes étant bien en place, nous avions toutes les alvéoles de la coupole ainsi que les escaliers remplis d'obus percutants et des fameuses boîtes à balles qui contenaient 214 plombs antimoniaux et dans la coupole des fusées instantanées, à court retard, et des fusantes. Donc, nous étions prêts pour la réception.

C'est alors que nous avons, pour la première fois, tiré à tir réel et nous étions enchantés du résultat, mais, bon Dieu, quel bruit cela faisait au début, car plus tard, nous ne faisions plus attention à celui-ci, tant notre désir de bien faire était grand.

À ce moment, nous avons baptisé notre canon "Antoine" et comme notre ami Kirpac avait un fils, on lui donna le même nom.


12 mai 1940

Notre temps passait par des tirs commandés, à réapprovisionner les alvéoles en obus que nous donnaient nos pourvoyeurs qui ne chômaient pas, car ils devaient monter les munitions par un treuil actionné à la main, et le reste du temps, nous nous couchions dans la coupole jusqu'au tir suivant.


13 mai 1940

Même scénario, à part les bombardements qui nous faisaient rentrer la tête dans les épaules, mais cela n'atteignait pas notre moral, au contraire !

Pendant la nuit, nous faisons notre premier tir à boîtes à balles.

Je me souviens du calme que le Mdl Courtois étalait et nous communiquait quant il commandait : 200/1000 feu, 200/1000 droite, 200/1000 bas, 200/1000 haut, ce qui faisait un beau roulement de tambour, mais aussi une belle débandade chez nos voisins les Allemands, qui ne s'attendaient pas à une pareille réception de notre part.


14 mai 1940

Les bombardements ennemis se firent plus précis et nous encaissions des coups directs sur la coupole ; quant à nous la vie était la même, et après chaque tir commandé par le bureau de tir, nous éclipsions notre coupole.

Le soir, nous croyions que les Allemands nous laisseraient plus ou moins tranquilles, mais nous nous vîmes obligés de tirer en fusant dans la direction du poste d'observation de l'Éperon et ensuite à boîtes à balles sur les glacis.

Le reste du temps se passa sur les caisses à munitions.


15 mai 1940

Nous faisions des tirs commandés le plus rapidement possible, car à chaque tir, les bombardements allemands s'amplifiaient et notre fort était secoué dans tous les sens et notre moral avait bien besoin d'être entretenu, car nous comprenions que nous ne jouions pas à la petite guerre, surtout lorsque nous apprîmes que la coupole IV avait le socle de colonne cisaillé par un coup direct. Mais qu'à cela ne tienne, nous étions là pour défendre le pays, et nous redoublions d'ardeur pour suppléer à l'absence de la coupole IV.

Le soir, les Allemands croyaient que nous n'avions plus autant de cran, et ils se permettaient de revenir sur les glacis ; là ils ont compris après notre riposte en boîtes à balles.


16 mai 1940

Toujours la même vie et toujours le moral gonflé à bloc !

Un petit incident va pourtant nous distraire un moment ; nous accomplissions une série de tirs percutants quant notre ami Kirpac nous annonça froidement que nous avions un long feu.

Le Mdl Courtois nous dit d'attendre le temps réglementaire pour ouvrir la culasse et, pendant ce temps, il a prévenu le bureau de tir de ce qui se passait dans notre coupole. Après les conseils reçus de l'officier de tir, nous avons éjecté l'obus et désamorcé la fusée ; ensuite l'obus fut placé en lieu sûr et, si mes souvenirs sont exacts, car il y a longtemps de cela, l'obus a été déposé dans le couloir d'évacuation des douilles.

Nous n'étions pas au bout de nos peines, car à un moment de la journée, le poste d'observation central signalait des Allemands au-dessus du coffre du saillant III et nos canons ne pouvaient pas les atteindre.

À ce moment, le 1er Mdl Dejong nous rendit visite et, par le tube du canon, regarda où les Allemands se trouvaient et jugea que l'on pouvait les avoir en direct en tirant au GP par le tube du canon, étant donné la trajectoire que les balles pourraient avoir. Je ne connais pas le résultat, mais après cette petite récréation, nous apprîmes par téléphone que le fort tout entier avait été félicité pour sa tenue au combat.

La nuit se poursuivit par des tirs à boîtes à balles et des fusants ainsi que des percutants sur certains mouvements ennemis signalés.


17 mai 1940

Au matin, la petite séance de bombardements continue avec la conséquence que nous sommes beaucoup plus secoués et nous apprenons que certains postes sont touchés.

Le commandant nous dit de descendre à l'étage inférieur lorsque nous ne tirons pas, car tout le fort remuait avec les bombardements. Nous sentions alors que l'ennemi y mettait tout le paquet et qu'il ne nous faisait pas de cadeau.

À un moment donné, on nous ordonne de faire des tirs de 6 coups, tir rapide, pour dégager le fort de Chaudfontaine. Nous faisons une série de 6 coups et nous éclipsons immédiatement car nous en recevons pour notre grade. Après quelques instants, nous recommençons une nouvelle série que nous n'avons jamais terminée.

À ce moment, nous avons reçu une bombe qui a tout ébranlé, nous projetant dans tous les sens et c'est à l'instant même que nous avons vu une grande lueur : c'était le ciel.

Le Mdl Courtois nous fit évacuer la coupole qui était hors de service et, vu le danger, car il y avait des obus dans les alvéoles qui pouvaient éclater à tout instant, nous nous sommes rendus dans la galerie qui nous conduisait à la principale et nous avons fermé les portes des sas.

C'est alors que le Mdl s'est aperçu qu'il lui manquait un homme ; il est remonté dans la coupole pour apercevoir notre ami Kirpac couché sur le plancher. Croyant qu'il était blessé, on a prévenu le médecin qui a aussitôt envoyé des infirmiers qui ont malheureusement dû constater que notre ami était mort. On l'a descendu par l'échelle pour le déposer dans un local de détente.

Me trouvant près de l'infirmerie, le médecin m'appela près de lui, et, à ma grande surprise, me montra ma manche déchirée et le sang qui coulait de mon bras gauche. Je ne m'étais rendu compte de rien, à part une gêne que je croyais due au choc au moment de l'explosion.

Après avoir reçu des soins, le commandant me félicita pour ma tenue au combat, ce qui me réconforta beaucoup.

C'est à ce moment que j'ai appris que les coupoles I et II étaient aussi hors de service et là, nous ne riions plus, nous étions à la merci de l'ennemi. Nous n'avions plus rien à défendre.

Le coeur bien gros, nous apprîmes que les officiers avaient décidé de rendre le fort. Que faire d'autre ! Nous avions accompli notre mission jusqu'au bout.

Nous avons brisé toutes les armes que nous avions encore, afin que l'ennemi ne puisse en profiter et, le soir, après des pourparlers, nous nous sommes rendus, avec les honneurs de la guerre. L'officier allemand a rendu le pistolet à notre commandant : honneur rendu à un officier et à ses hommes par un ennemi qui a su apprécier leur bravoure.

Les Allemands nous ont fait jeter nos couteaux et fourchettes et après, nous ont conduits par les glacis sur la route de Beaufays, où nous avons pu voir, le coeur serré, notre fort bien meurtri.

Ils nous ont dirigés sur Sprimont dans une école où nous avons passé notre première nuit de captivité, avant d'être transportés en camions à Malmédy et ensuite en train dans une caserne de Soest... pour revenir 61 mois après.

Jean LOXHAY

Matricule 290/7.560

R.F.L.


Les derniers moments de EC 1bis

Extrait du Journal de campagne du brigadier Albert Pirson du fort d'Embourg.

Nous sommes le 17 mai 1940. EC 1bis travaille depuis l'aube. Chaudfontaine a été dégagé à deux reprises par des tirs de contre-batterie réglés et exécutés avec succès.

L'ennemi attaque sans relâche avec l'artillerie et l'aviation. Le spectacle est féerique, nous vivons des instants uniques dans la vie d'un homme.

Nous sentons la responsabilité qui pèse sur nos épaules ; cette bataille des forts, nous la possédons et la conduisons. Depuis plusieurs jours, EC 1bis est le seul poste d'observation qui fonctionne pour Embourg et Chaudfontaine.

La porte de Liège est bien verrouillée. L'ennemi le sait et s'acharne sur les deux ouvrages. Jusqu'à présent tous ses efforts sont stériles.

Il est 14 heures. L'ennemi s'est retiré et, désirant profiter de l'accalmie, le Mdl Bodson me remplace au poste de guet. J'en profite pour faire ma toilette et prendre une légère collation. Je gagne le local de détente où, en compagnie du soldat Brevers, j'espère jouir de quelques instants de repos.

À peine en place, une secousse formidable ébranle l'abri, suivie bientôt de plusieurs autres.

Le Mdl Bodson et le soldat Vannieuwhuysen descendent précipitamment de la coupole d'observation et nous rejoignent dans le local de détente. La porte hermétique est poussée et verrouillée, le tir de l'ennemi est régulier et porte chaque fois sur l'abri.

Le bombardement s'intensifie et la cadence des coups devient beaucoup plus rapide. Soudain une explosion nous bouleverse ; étant appuyé contre le verrou de la porte hermétique, je me trouve littéralement collé contre la paroi opposée du local.

Cette fois, la situation s'aggrave ; un projectile a percuté à l'intérieur de la coupole, les éclats frappent les chargeurs du fusil mitrailleur qui explosent. Des éclats atteignent aussi le différentiel à bain d'huile du ventilateur ; l'huile se répand sur le sol et s'enflamme.

Le conditionnement de l'abri n'étant pas très heureux, notre matériel donne un aliment de choix aux flammes et c'est l'incendie dans toute son horreur. Nous ne pensons plus qu'à une chose : sortir de cet enfer le plus rapidement possible. Je gagne le couloir afin de me rendre à la porte blindée, je tire le verrou supérieur, mais celui se trouvant à la partie inférieure ne prétend pas rentrer dans sa gaine. Nous sommes donc emmurés vivants.

L'incendie et la poussière aidant (poussière provenant du ciment sortant des parois sous l'effet du bombardement) rend l'atmosphère irrespirable. Nous ajustons nos masques à gaz.

La situation devient tragique au possible et, pendant quelques secondes, nous croyons que tout est fini ; le bombardement fait rage, nous assourdissant tous.

Reprenant conscience, l'instinct de conservation aidant, nous voulons à tout prix sortir. Brevers reste à la porte blindée et moi, je m'occupe de la porte de secours. Je déboulonne la plaque qui obstrue la galerie, ayant toutes les difficultés pour desserrer les boulons, étant gêné dans ce travail par le matériel qui m'entoure et surtout par l'obscurité dans laquelle nous vivons depuis le début du tir ennemi.

Mon travail était à peu près terminé lorsque mon camarade Brevers me crie que la porte blindée est ouverte, le verrou ayant cédé sous l'extrême violence du bombardement.

À présent, c'est la lumière. Je respire à pleins poumons, le ciel est sans tache, je suis ébloui et instinctivement mon regard se porte vers la verdure, cette verdure qui semble ignorer tout le drame qui se déroule sous ses yeux.

J'admire, peut-être pour la dernière fois, ces magnifiques campagnes, ce fort où vibrent à l'unisson des coeurs de camarades, de frères aveugles.

Un craquement sec accompagné de projectiles, de terre et de pierres me rappelle à la réalité. Il s'agit de s'éloigner pour chercher abri dans les tranchées environnantes. Une reconnaissance s'impose.

Cette reconnaissance, je décide de l'effectuer. Un obus vient frapper l'abri que je quitte immédiatement, me faisant le plus petit possible, me terrant chaque fois qu'un obus explose. J'arrive à la tranchée d'où surgit notre fameux câble téléphonique. J'effectue un rapide tour d'horizon. Rien à signaler. J'appelle les camarades. Dès ce moment, un seul souci nous guide : nous écarter le plus rapidement possible et nous mettre hors de portée des explosifs qui continuent à pilonner notre ouvrage.

Nous partons et, après quelques bonds, je suis à proximité des positions de l'artillerie de tranchée. J'effectue un arrêt brusque afin d'attendre les camarades. Malheureusement, ce geste brutal et désordonné provoque une chute dont je ne peux me relever.

Le camarade Brevers m'aide à me relever, mais je ne peux tenir debout. Je constate qu'il n'y a rien de cassé et que c'est l'articulation du genou qui a cédé. Mes camarades m'attachent avec leurs ceinturons et je suis évacué vers la ferme Vierge Marie. Ils y arrivent épuisés par le sublime effort qu'ils viennent d'accomplir et moi par des souffrances atroces.

Ici se situe le dernier acte d'EC 1bis. Il ne répond plus. La porte de Liège est ouverte.

Ce poste d'observation était terminé depuis quelques jours avant l'invasion allemande et situé entre les forts d'Embourg et de Chaudfontaine, à un endroit dénommé "Trixhay", exactement au-dessus de l'Éperon du "Fond-des-Cris", le long de la route de Chênée à Verviers.

(Extrait de la revue Belgique-Belgium, n° 1, 1ère année, 26 mai 1946).


Date de mise à jour : Jeudi 12 Novembre 2015