Tome IV - Fascicule 4 - octobre-décembre 1989


Les routes militaires hier et aujourd'hui

André GANY


I. Introduction

Il n'est pas rare lors d'une promenade dans les alentours de Namur, Liège ou Anvers, de rencontrer une plaque indicatrice portant l'inscription "Route Militaire" ou "Militaire Ring". Comme cette appellation le laisse entendre, une route dite "militaire" est une route qui fait partie des biens immobiliers du Ministère de la Défense Nationale.

Au sens juridique du terme, les deux seules dénominations répondant parfaitement à cette définition sont celles de "Rue du Rempart" et "Route Militaire" ainsi que leur équivalent néerlandais "Vestingstraat" et "Militaire weg" (ou Militaire Ring).


II. La rue du Rempart

Sa création officielle remonte au décret des 8-10 juillet 1791 repris ultérieurement par le "Règlement des Services Techniques du Génie - Section V - Le Domaine Militaire National".

Celui-ci en donne la définition suivante : "Dans les positions fortifiées peut exister un chemin dit "Rue du Rempart" le long des enceintes continues.

La rue du Rempart est constituée par le terrain compris entre le pied du talus du rempart et la limite intérieure du terrain acquis par le Département de la Défense Nationale et indiquée aux plans de bornage ou aux plans terriers d'expropriation, si le bornage légal n'a pas été effectué.

Elle a pour objet d'établir des moyens de communication facile entre les diverses parties des ouvrages de fortification et avec les diverses places et rues de la ville.

La rue du Rempart étant à la fois rue militaire et rue de la ville, l'alignement doit y être déterminé à priori de concert avec les autorités civiles et militaires et approuvé par l'autorité compétente. Cette rue doit être assimilée aux autres parties de la voirie publique et être régie par les lois et règlements concernant la voirie communale.

Les propriétaires riverains ont le droit d'y ouvrir des jours et des issues en se conformant aux lois et règlements relatifs à la voirie".

En Belgique, on ne trouve plus qu'une seule citadelle située à l'intérieur d'une ville et encore occupée militairement : il s'agit de la citadelle de Diest. On pouvait y voir jusqu'il y a quelques années la Vestingstraat (la rue du Rempart) répondant parfaitement à la notion ci-dessus. La Vestingstraat a été remise il y a quelques années à l'Administration des Routes en vue d'un aménagement de la voirie provinciale ; elle a de ce fait perdu son statut, son appellation et sa signification ancienne. Elle était, à ma connaissance, la dernière de ce genre en Belgique.


III. Les routes militaires proprement dites

Venons-en au cas plus intéressant des routes militaires proprement dites, définies comme suit dans le Règlement des Services Techniques du Génie : "Dans les positions fortifiées, peuvent exister des "routes militaires" entre les ouvrages des lignes discontinues ou entre ces ouvrages et des routes ou chemins qui existaient lors de l'érection de la fortification.

Elles sont constituées par l'ensemble des terrains acquis ou expropriés en vue de leur construction et n'ont d'autre but que de faciliter les relations entre les ouvrages.

En ce qui concerne les routes militaires, le Département de la Défense Nationale y tolère sous certaines conditions l'accès au public, ainsi que les prises de vues et d'issue, par les propriétaires des constructions civiles riveraines".

Les routes militaires les plus couramment rencontrées en notre pays remontent à 1888, année du début de la construction d'une ceinture de forts "Brialmont" autour des villes de Liège et Namur.

En vue de faciliter l'exécution des travaux, l'Administration militaire avait prévu d'acquérir et de mettre à la disposition de l'entrepreneur une bande de terrain de 12 mètres de large reliant entre eux les différents ouvrages.

Cette bande de terrain d'un développement total de 60 kilomètres autour de Liège et de 40 kilomètres autour de Namur devait dans un premier temps servir à l'installation d'un chemin de fer à voie étroite dénommé "voie stratégique", laquelle permettait d'amener à pied d'oeuvre les graviers,  sables, ciments et autres matériaux et matériels nécessaires à la confection de bétons.

Dans un deuxième temps, une fois les travaux de construction terminés, cette bande de terrain devait servir d'assise à une route de liaison entre les différents forts. Cette intention initiale n'a cependant pas été traduite dans les faits pour toute une série de raisons dont les plus importantes sont reprises ci-après :

À Liège comme à Namur, la double liaison nord-sud impliquait le franchissement de la Meuse et de la Sambre par des ouvrages d'art coûteux ; on s'est donc contenté de semi-boucles.

Certains forts, tels qu'Embourg et Boncelles n'ont pas été raccordés à la voie stratégique parce que le terrain ne convenait pas pour l'installation d'une voie ferrée (pentes trop fortes). On a donc utilisé des nacelles aériennes.

Dans le cas de Suarlée, des raisons d'économie ont fait préférer l'utilisation du réseau ferré  national, avec raccordement depuis la gare de Rhisnes.

Tous ces forts ont alors été raccordés après coup au réseau routier public par des routes militaires les plus courtes possibles. On a bien sûr renoncé à exproprier une emprise de 12 mètres de large pour s'en tenir à une bande de terrain de plus ou moins 5 mètres, accotement compris.

Le réseau routier militaire comprendra ainsi dans sa phase finale (1914) les tronçons suivants :

  • la route militaire Hollogne-Loncin-Lantin-Liers-Pontisse ;
  • la route militaire Barchon-Évegnée-Fléron-Chaudfontaine ;
  • la route militaire Maizeret-Andoy-Dave ;
  • la route militaire Émines-Cognelée-Marchovelette ;
  • les tronçons de raccordement des forts d'Embourg, Boncelles, Flémalle, Suarlée, Malonne et Saint-Héribert au réseau public.

Pendant trois quarts de siècle, ces routes vont être systématiquement employées par les militaires chargés de l'entretien des forts, par les artilleurs de forteresse lors des manoeuvres et exercices, par les entreprises de construction ou d'armement chargées des travaux de modernisation des divers ouvrages, ainsi que par la population locale pour une utilisation domestique.


IV. Statut actuel des routes militaires

Les routes militaires liées par nature même aux forteresses qu'elles desservaient ont perdu toute utilité au moment où celles-ci devenaient caduques.

Comme l'attestent les P.V. détenus par la 5e Direction Régionale des Constructions, les routes militaires de la place forte de Liège ont été remises au Receveur du Domaine du ressort en 1954. Le motif invoqué et la destination future y figurent en bonne place. Citons : "Ces routes étant devenues sans utilité pour les besoins de la Défense Nationale sont destinées à être cédées aux Communes pour être incorporées aux voiries vicinales".

C'est à ce dernier titre qu'il nous est donné de les rencontrer aujourd'hui sous leur appellation ancienne.

En région namuroise, seule la route reliant la chaussée de Bruxelles (N4) au fort de Suarlée justifie encore pleinement son titre de "Route Militaire".

Toutes les autres ont été démilitarisées.


V. Invitation

On ne peut qu'inviter les archéologues militaires un peu curieux à reparcourir ces routes aujourd'hui désertées par les militaires.

À défaut d'une consultation problématique et fastidieuse des matrices cadastrales, les panneaux indicateurs qui subsistent les mettront généralement sur la voie.

Dans les autres cas, il faudra se fier à son flair, prenant en considération les quelques points de repère suivants : liaisons de fort à fort, excédents de voirie importants de part et d'autre du chemin empierré, tracé parallèle aux courbes de niveau (réminiscence de la "voie stratégique"), double rangée d'arbres (généralement érables ou chênes rouvres ou d'Amérique, provenant des pépinières militaires)...

Ce parcours permettra à tout un chacun de revivre, quelque cent ans après, l'épopée de la construction des forts "Brialmont".


Date de mise à jour : Vendredi 6 Novembre 2015