Tome IV - Fascicule 4 - octobre-décembre 1989


Août 1914, rue Commandant Marchand. Un bâtiment, deux histoires

Pierre BEAUJEAN


En 1972, existait encore, rue Commandant Marchand, à Liège, un bâtiment ayant appartenu à la Défense Nationale et qui fut détruit pour permettre l'agrandissement de l'Athénée Liège 2. Cette école occupait déjà, dans des pavillons, le site voisin de la défunte Fonderie des Canons, entre le quai Saint-Léonard et la rue Saint-Léonard.


La mort du commandant Charles Marchand

En 1914, à l'aube du 6 août, cette maison qui abritait le Q.G. du lieutenant-général Leman, commandant la position fortifiée de Liège, fut attaquée par une petite troupe allemande. Il s'agissait d'une fraction de pointe d'une troupe de reconnaissance du 7e bataillon de Chasseurs de la 34e brigade qui, à la faveur de l'obscurité et de la percée produite dans l'intervalle Liers-Pontisse, avait pu s'aventurer jusque dans la ville et, profitant de la méprise de quelques habitants matinaux, était parvenue rue Sainte-Foy, sans que l'alarme fut donnée.

Il était 5 heures environ, lorsque deux officiers allemands suivis de trois "feldgrauen", apparemment non armés, arrivèrent inopinément à hauteur des bureaux du général Leman. Ils étaient suivis, à quelque distance, d'un petit groupe de soldats portant le fusil en bandoulière, la baïonnette au canon, marchant sans aucune hâte. Ils étaient escortés de civils qui les acclamaient, croyant, paraît-il, qu'ils étaient des Anglais. (1)

(1) Ce sujet a été développé par L. Ruther dans Coupoles, n° 1/88, bulletin trimestriel de l'ASBL "Front de Sauvegarde du Fort de Loncin".

Les commandants d'état-major Vinçotte et Marchand, attirés au dehors par le bruit, ne virent d'abord que le groupe des officiers. N'apercevant, en leurs mains, aucune arme, mais des gants et des mouchoirs blancs, ils se méprirent et crurent avoir affaire avec de nouveaux parlementaires. Ils s'avancèrent donc vers le chef de groupe et s'apprêtaient à l'interpeller quand celui-ci, le major von Alvensleben, suivi d'un même élan par ses acolytes, démasqua brusquement ses armes, fit feu et se rua vers l'entrée des bureaux.

Avant qu'il eût franchi le seuil, le commandant Vinçotte l'abattit d'un coup de pistolet, pendant que le capitaine de gendarmerie Lhermitte fracassait la tête au second officier d'un coup de crosse d'un fusil qu'il venait de ramasser. Mais les soldats de l'escorte avaient aussitôt ouvert le feu et le commandant Marchand tombait mortellement frappé, quand déboucha dans la rue le gros de la troupe de reconnaissance.

Les chasseurs tentèrent aussitôt, à leur tour, d'envahir les bureaux mais ils furent abattus sur le seuil par les commandants Vinçotte et Lhermitte auxquels, sur ces entrefaites, s'étaient joints les commandants de Krahe, Hautecler et Renard, ainsi que les gendarmes, les plantons et les soldats employés à l'état-major.

En quelques secondes, une quinzaine d'Allemands, fusillés du haut des fenêtres du bâtiment, jonchèrent les pavés. Le restant des agresseurs tourbillonna et réussit à prendre la fuite.

Mais cet attentat contre le gouverneur de la position, heureusement avorté grâce au dévouement et au sang-froid de ses sous-ordres, eut comme conséquences fâcheuses, tout au moins, celle de faire croire à la percée définitive des intervalles, à l'arrivée imminente des troupes assaillantes dans la ville, et celle d'amener le commandant de la position à devoir déplacer son Q.G., à un moment où les communications d'ordres et de renseignements ne souffraient pas de retard.

Le général Leman se retira donc au fort de Loncin, où il fut relevé par les Allemands, presque mourant, le 15 août, lorsqu'au cours d'un bombardement effroyable, un obus de 420 mm ayant éclaté dans le magasin à poudres, l'ouvrage eut fait explosion, devenant le tombeau de 350 de ses défenseurs.

Le texte qui précède, écrit par le capitaine-commandant E. Menzel, et emprunté à "Nos héros, morts pour la Patrie", nous apprend donc qui était le commandant Marchand, dont le nom fut donné à la rue où se situait le Q.G., rue qui relie le quai de Coronmeuse à la rue Saint-Léonard, en passant devant l'église Sainte-Foy.


Les agents de liaison motocyclistes de la 3 D.A.

Sur la façade du même bâtiment, jusque peu de temps avant sa démolition, était apposée une plaque portant le texte ci-dessous :

 


L'officier qui créa et commanda l'unité était le lieutenant Albert Snyers.

Le présent texte s'inspire largement du chapitre "Naissance de la motorisation à l'armée belge" du Livre d'Or de l'Automobile édité par le Royal Motor Union. Nous nous référons également à la plaquette catalogue Cycles et Motocycles des origines à 1935, éditée par le Musée de la Vie Wallonne en 1971, dans lequel Philippe Questionne relate l'histoire de la vélocipédie militaire et de la motorisation. Snyers a lui-même écrit des articles dans Belgique Militaire en 1937 et 1939.

Si en France, la motorisation n'était nulle part avant 1910 et guère importante avant 1914, en Allemagne un effort considérable avait été accompli depuis les manoeuvres de 1908 et, au 1er août 1914, la seule armée de von Bulow disposait de plus de 4000 motos.

En Belgique, rien n'existait, et si la F.N. équipait l'armée russe, elle n'avait eu à livrer que quelques machines à l'armée belge en vue de timides essais.

En 1910, quatre cyclistes du Bataillon des Carabiniers furent envoyés à la F.N. pour suivre un cours élémentaire de formation, puis participèrent à divers exercices et manoeuvres.

Les résultats s'étant avérés favorables, le contingent fut doublé en 1911, de telle sorte qu'en août 1914, l'armée belge comptait... huit motocyclistes.

En quatre roues, d'ailleurs, la situation n'était guère meilleure et, à la déclaration de guerre, l'ensemble du parc se limitait à quatre voitures pour la Compagnie spéciale du Génie et 6 voitures pour l'École d'Aviation de Brasschaat, plus quelques tracteurs Latil à l'artillerie. La motorisation se fit, en fait, par réquisition, à partir du 4 août 1914. Heureusement certains ne furent pas pris complètement au dépourvu.

Vers 1910, un jeune motocycliste liégeois, Albert Snyers, s'intéressa aux possibilités d'emploi de la moto à l'armée et aux nombreux services que l'on pourrait attendre de cet engin.

En étudiant la campagne de 1870, ce moins de vingt ans avait été frappé par le fait que les désastres français étaient en grande partie imputables à deux causes importantes. En premier lieu à un système d'explorations nettement défectueux, ensuite à un manque de liaison absolu entre les différentes unités engagées. Il avait réalisé que pour les grands chefs militaires placés devant les réalités de la guerre, la première préoccupation est d'avoir des yeux et des oreilles partout. Or, de toute évidence, les généraux de France s'étaient révélés, lors de cette campagne désastreuse, aussi sourds qu'aveugles. Ignorant tout des mouvements de l'ennemi, ils se bornaient à "marcher au canon". Le bruit d'une lointaine canonnade suffisait à lui seul pour mettre en branle tout un dispositif d'armée toujours lent à se mettre en route et la troupe s'épuisait ensuite en de stériles marches et contre marches.

L'utilisation de la motocyclette comme mode de liaison fut pour lui un trait de lumière, tandis que sa clairvoyance lui en suggérait également l'emploi pour le service des reconnaissances.

Mais à quoi bon vouloir compliquer les choses à une époque où personne ne voulait croire au pire, où la routine régnait en maître dans les hautes sphères militaires. Alors, la cavalerie était seule considérée comme susceptible d'effectuer les services d'exploration. Des cavaliers flanqués de quelques cyclistes se voyaient réserver l'importante mission de la transmission des ordres.

D'autre part, le service téléphonique en campagne en était à ses premiers balbutiements et l'aviation militaire, comme la T.S.F., encore à l'état embryonnaire.

En ces temps lointains, la moto était encore loin de l'engin perfectionné qu'elle est devenue aujourd'hui. À l'ère des accumulateurs, source constante d'ennuis, venait de succéder celle de la magnéto. Les embrayages, comme les changements de vitesse, encore au stade initial, étaient à peine utilisés. La motocyclette, il faut le reconnaître, n'était alors qu'un instrument plus encombrant que pratique et, la mauvaise saison venue, ses adeptes n'osaient plus s'aventurer sur les routes.

Dès lors, si l'éventualité d'un conflit faisait hausser les épaules, celle d'utiliser la moto à des fins militaires ne paraissait plus relever que du domaine de l'utopie. La partie était inégale : d'autres se seraient découragés. Livré à lui-même, incompris de la majorité, le hasard voulu qu'un journaliste prêta un jour à notre concitoyen une oreille complaisante. Séduit par l'originalité des idées qui lui étaient soumises, Arnold Thuillier, à l'époque directeur du Journal de Liège, les exposa dans son journal. Parmi la masse des lecteurs, cet article ne suscita qu'une unique réaction, mais elle devait être lourde de conséquences.

L'état-major de la position fortifiée de Liège comptait un capitaine-commandant qui, exception fort rare jadis, n'était pas l'homme à fuir les responsabilités ni à s'abriter derrière des règlements vétustes. Le commandant de Krahe avait été d'emblée intéressé par tout ce que ce projet de motorisation pouvait  apporter de neuf à l'armée. Usant d'initiative, se souciant peu des objections des instances supérieures, son heureuse intervention aboutit à l'organisation du Concours d'Estafettes Militaires, qui eut lieu le dimanche 30 mars 1913... à l'aide de civils.

Le Journal de Liège, ainsi que le Moto-Club Liégeois, dont le héros de cette histoire était un des animateurs, en assumaient l'organisation. Ce concours se disputait autour des forts de Liège, sur un parcours de 150 kilomètres comprenant surtout des chemins vicinaux en fort mauvais état. L'itinéraire, tenu secret jusqu'au moment du départ, était indiqué sur une carte d'état-major au 1/40.000. Les concurrents devaient le suivre scrupuleusement tout en maintenant une moyenne horaire de 30 km/heure. Les contrôles étaient assurés par des officiers de la garnison. L'épreuve, qui avait retenu l'attention du public, remporta un succès marquant et 30 motocyclistes y effectuèrent une démonstration péremptoire de ce que l'on pouvait attendre de la motocyclette. Un premier pas important était accompli.

Entre-temps, les grandes manoeuvres auraient pu fournir l'occasion de pousser plus avant les mêmes expériences précieuses que venaient de fournir le concours. Il n'en fut rien. Les autorités militaires acceptèrent uniquement le concours de la garde civique montée qui disposait en ordre principal de chevaux de fiacre loués pour la circonstance.

Snyers ne se découragea pas. Il n'ignorait pas que la plupart des motocyclistes n'étaient pas aptes à rouler par tous les temps. Dès l'approche de la mauvaise saison, il était de règle courante pour eux de graisser soigneusement leur machine et de la remiser jusqu'au printemps. Il importait donc de bousculer les habitudes et de décider quelques "sportsmen" à tenter une grande aventure. Il émit alors l'idée d'organiser des épreuves d'hiver. Ces hardis motocyclistes, ils étaient neuf en tout, démarrèrent sans trop savoir où cette "folie" allait les mener. Et à la stupéfaction générale, ce fut une magnifique démonstration de régularité et de savoir-faire. La seconde manche était gagnée. La finale devait se disputer sur les champs de bataille en 1914.

Le 3 août 1914, à 11 heures du soir, un planton sonnait à la porte d'Albert Snyers. Le lieutenant-général Leman lui faisait parvenir l'ordre de former sur-le-champ une Compagnie d'Estafettes Motocyclistes Militaires qui serait passée en revue le lendemain à 16 heures.

Le commandant de Krahe avait bonne mémoire. Fort des pouvoirs que la mobilisation de l'armée conférait au gouverneur militaire, il était intervenu auprès de celui-ci. Mais si le problème était posé, il importait toutefois de le résoudre en 17 heures. Il le fut.

Reprenons ici le récit, par Snyers, de ces quelques heures qui lui apportaient la récompense des efforts déployés pendant plusieurs années et qui lui permettaient de concrétiser ses idées.

"Deux heures furent employées à rédiger des convocations à l'adresse de motocyclistes éprouvés. À 1 heure du matin, le Directeur des Postes de Liège se vit invité par un jeune inconnu à mobiliser sur-le-champ tous ses porteurs de télégrammes.

- Mais vos enveloppes n'ont rien d'officiel. Pas le moindre cachet. Je ne puis les envoyer.

- Lisez le texte s'il vous plait.

- Vous êtes invité à vous présenter avec votre motocyclette, ce mardi 4 août, à 5 heures du matin, à l'état-major de la P.F.L., rue Sainte-Foy, afin de vous placer à la disposition de l'armée. Viendront-ils ? Sur combien d'entre eux puis-je compter ? Dès 5 heures du matin, les premiers motocyclistes convoqués commencèrent à arriver en même temps que d'autres volontaires, insistant pour être enrôlés. Un cadre était constitué de suite et les machines examinées. Pendant ce temps, les usines F.N. et Saroléa recevaient des bons de réquisition tant pour les motos que pour du matériel de rechange. À midi, il ne restait plus qu'à pourvoir d'un uniforme et armer la nouvelle unité. Le dépôt était à la caserne Saint-Laurent.

Ici se place une scène qui aurait fait la joie de Georges Courteline.

Un capitaine d'habillement, en fin de carrière, vit arriver une collection de jeunes gens dont celui qui paraissait leur chef ne semblait guère plus âgé que ses compagnons.

- Mon capitaine, il faut habiller et armer tout le monde ; voici le bon.

- À quelle unité appartenez-vous ?

- Motocyclistes.

- Motocyclistes ? Inconnus à l'armée et le règlement est muet à leur égard. Tout ce que je puis faire est de vous fournir un équipement d'infanterie.

- Tous mes regrets, mon capitaine, mais je pense que le képi du génie pourrait mieux convenir.

- Alors, vous êtes incorporés au génie ?

- Non, mon capitaine, mais cette coiffure possède une visière, avantage précieux pour des motocyclistes.

- Ensuite ?

- Je choisis la veste d'artillerie, celle qui a deux poches de poitrine, ce qui est aussi indispensable.

- Mais alors cela devient une véritable mascarade.

- Je regrette, mon capitaine, mais je suis bien obligé de composer une nouvelle tenue. Désespéré devant un tel bouleversement des traditions et des règlements si respectueusement observés au cours d'une longue carrière, le vieil officier se tourna vers un sous-officier."

En ces heures critiques, il importait que le général Leman fut fixé, minute par minute, sur le développement d'une dangereuse manoeuvre des forces allemandes. Celles-ci tentaient un effort désespéré pour percer les lignes belges dans le secteur de Boncelles. Les sportsmen liégeois connaissent cette partie du plateau de Cointe où le Royal Motor Union fait disputer, de nos jours, son épreuve annuelle de moto-cross. De cet endroit, l'oeil peut embrasser un des plus beau site de la Wallonie. La vallée de la Meuse présente l'image saisissante de ses activités industrielles. Les hauteurs agrestes du bois de Kinkempois complètent harmonieusement ce panorama. Le 6 août 1914, ce cadre magnifique n'offrait plus qu'une vision infernale de la guerre.

Après avoir placé ses hommes à l'abri des vues de l'ennemi, le jeune chef s'était hissé sur le toit d'un bâtiment de charbonnage et, de son observatoire, il découvrait le champ de bataille. Les troupes allemandes, en formations serrées, attaquaient les avancées du fort. Les mitrailleuses et les boîtes à balles frappaient sans arrêt dans les masses compactes d'hommes tandis que l'artillerie d'un fort voisin s'en venait compléter le carnage en pilonnant les fossés de Boncelles.

Mais l'observation attentive de la lutte permettait de déceler de dangereuses infiltrations de l'ennemi dans les lignes belges. Sans interruption, des estafettes étaient dépêchées vers l'état-major du général Leman afin de tenir celui-ci au courant du développement des opérations. De toute évidence, l'envoi de renforts était indispensable pour rétablir une situation qui paraissait de plus en plus désespérée. Hélas, de son observatoire, le petit sous-lieutenant voyait s'amorcer chez les nôtres des mouvements de repli.

Par après, des motocyclistes revinrent de Liège, porteurs de graves nouvelles. Un commando allemand s'était audacieusement infiltré dans la ville jusqu'à l'église Sainte-Foy. Le Q.G. avait été attaqué par surprise et ses abords étaient jonchés de cadavres. D'autres estafettes s'en venaient confirmer la sinistre nouvelle et ajoutaient que le général Leman avait dû transférer son Q.G. en un endroit plus sûr. Où ? Il leur avait été impossible de l'apprendre car la ville était encombrée de troupes battant en retraite et partout régnait la plus grande confusion.

Sur le plateau de Cointe, les choses allaient également se gâter. L'artillerie allemande avait allongé son tir et les shrapnels commençaient un arrosage de mauvais augure. Le spectacle démoralisateur des troupes battant en retraite fit que Snyers dut reprendre ses jeunes troupes en main et les fit quitter la plateau de Cointe. La partie semblait perdue à Liège et plus rien n'incitait le jeune chef à attendre des ordres qui s'avéraient de plus en plus problématiques.

Il se souvint alors d'une parole entendue au Q.G., de la bouche d'un officier d'état-major, au cours de la nuit : "Pourvu que les renforts arrivent de l'armée de campagne". Le grand quartier général de l'armée se trouvait alors à Louvain. Il importait de le mettre immédiatement au courant de ce qui se passait à Liège et Snyers donna l'ordre de départ.

La Hesbaye était déjà infestée de cavaliers ennemis. La petite troupe dut se frayer son chemin à coups de carabine, mais quelques heures après, le G.Q.G. était exactement renseigné et à même d'ordonner les nouvelles dispositions tactiques qui s'imposaient.

Quelques jours plus tard, la 3e division d'armée se reconstituait sur la Gette et les jeunes volontaires, bien aguerris et conscients de leur rôle, accomplissaient joyeusement toutes les missions qui leur étaient confiées. La première unité motorisée avait victorieusement résisté à de dures épreuves et admirablement répondu à la confiance que l'on avait placée en elle.

Le rôle d'estafette est varié. Il faut rouler jour et nuit, le plus souvent sans lumière, sur de mauvais chemins défoncés par des trous d'obus. Les colonnes en marche encombrent les routes et il importe de traverser, sans tarder, les convois, les régiments, les batteries, etc. Souvent, la destination à atteindre est à peine connue. Il faut faire preuve de réflexion et être débrouillard pour repérer le soir, dans une région inconnue, tel officier supérieur se trouvant en plein champ ou dans une maison isolée, telle batterie admirablement camouflée, telle formation sanitaire perdue dans la campagne, ou dénicher les colonnes de munitions au diable vauvert.

Les jours de bataille, le motocycliste est constamment exposé au danger car pour lui, il n'est pas question de s'abriter dans une tranchée. Il doit rouler à découvert sur les routes balayées par les shrapnels, les obus et les balles. Un d'entre eux relatait qu'à Haecht, la fusillade était si intense que des branches d'arbres coupées jonchaient le parcours qu'il empruntait. Un autre, au cours de la bataille de l'Yser, pris entre deux feux, dut se jeter dans un fossé, s'y tapir, puis ramper pour regagner nos lignes et y remettre les ordres urgents qu'il portait. Un troisième eut une aventure non moins singulière. S'étant perdu un soir en un secteur inconnu, il passa la nuit dans une maison abandonnée. Le matin, réveillé par des voix peu familières, il constata que des Allemands occupaient la maison voisine. Il s'esquiva et put, sans abandonner sa machine, rentrer dans nos lignes.

Bien qu'il ne soit pas exempt de dangers, le rôle d'estafette n'est pas précisément combatif. Dès le début de la campagne, leurs chefs se décidèrent à confier à nos motocyclistes des missions de reconnaissance aussi hardies que périlleuses. On les envoya, bien en dehors de nos avant-postes, reconnaître les régions occupées par l'ennemi. Souvent, ils durent combattre à un contre cent. Toujours grâce à la rapidité de leurs motos, ils surent distancer leurs adversaires et rapporter les précieux renseignements qu'ils avaient obtenus.

Partis d'Anvers investi, au cours d'une expédition, ils parvinrent à 13 km de Landen. C'était un coup d'audace. Aussi la retraite leur fut-elle coupée et c'est par miracle qu'ils purent rentrer sains et saufs. Au cours d'une autre reconnaissance, ils dénichèrent un matériel de chemin de fer de très grande valeur égaré au cours de la retraite. Grâce à leurs indications, on put le ramener dans les lignes belges.

Parmi leurs plus beaux faits d'armes, il faut retenir celui de Malines. À l'époque, cette ville n'était plus qu'une sorte de no man's land où seules quelques patrouilles osaient s'aventurer. Or il y avait en gare du Muysen un stock d'appareils de téléphonie oublié là-bas et dont l'armée avait le plus grand besoin. Les motocyclistes furent chargés de préparer son retour. Un dimanche matin, après avoir patrouillé dans la ville, ils en sortirent hardiment, pour opérer sur les routes de Bruxelles et de Louvain. Se déplaçant à toute allure, leur tactique consistait à ouvrir un feu nourri dans toutes les directions afin de laisser supposer à l'ennemi que des troupes belges importantes engageaient un mouvement offensif. L'opération fut si bien menée, que les Allemands crurent avoir à faire à des éléments supérieurs en nombre et ils n'osèrent réagir immédiatement. Jusqu'à la nuit, les motocyclistes surent assurer la surveillance des abords de la ville pendant que le matériel téléphonique était chargé sur un train et ramené à bon port. Une cinquantaine de jeunes gens décidés avait suffi pour mener cet important coup de main.

Un autre de leurs plus beaux exploits se situe dans la guerre d'embuscade qu'ils firent dans le Limbourg. Anvers était alors assiégé et, pour des raisons tactiques, il s'imposait de laisser croire aux Allemands que de nombreuses forces belges occupaient la Campine. Ils sillonnèrent cette région dans tous les sens, pendant plus de trois semaines, servant d'éclaireurs aux maigres contingents placés sous les ordres du général De Schepper. Croyant avoir à faire à forte partie, l'ennemi finit par y dépêcher des forces importantes.

Le combat de Lanaeken est un des faits d'armes à leur actif au cours de ce raid sensationnel. Il y avait en tout et pour tout dans la commune une vingtaine de volontaires belges, lorsqu'une colonne allemande, munie de mitrailleuses et d'artillerie, arriva devant cette localité. Sans hésiter, ils ouvrirent le feu sur l'ennemi et l'arrêtèrent pendant deux heures. Les motocyclistes avaient laissé leurs motos à Pietersheim. Ils se replièrent en tirant, jusqu'à leurs machines puis partirent à fond de train, vers Neerhaeren, où ils attendirent leurs adversaires pour les harceler de nouveau. Le surlendemain, un journal de Maastricht écrivait : "II n'y a qu'une voix pour louer l'extraordinaire vaillance des soldats belges".

Le 25 septembre, dix d'entre eux déboulonnaient les rails du chemin de fer de Bilsen à Tongres. Deux heures plus tard, un train chargé de troupes déraillait, mais les motocyclistes étaient loin.

Ils apprirent peu après que la place d'Anvers s'était rendue. La nouvelle était grave, car ils étaient dorénavant livrés à leurs propres moyens. Il n'était pas question pour eux de se rendre. Ils gagnèrent donc Hamont, se procurèrent des habits civils et peu après, de simples réfugiés belges entraient en Hollande. Pas un seul d'entre eux ne pensa à s'incruster dans cette oasis de paix, et trois jours après, ils franchissaient tous, à nouveau, la frontière belge, avec leurs fidèles motos, pour faire rapport à l'E.-M. de la 3e division d'armée.

De tels exploits les avaient rendus célèbres au point que, peu avant la bataille de l'Yser, l'armée anglaise sollicita leur concours. Un détachement fut affecté, pendant les trois derniers mois de 1914, à une division de cavalerie britannique, qui opérait dans la région d'Ypres. Au moment où ils furent replacés à la disposition de notre armée, le lieutenant-général Byng, commandant le corps de cavalerie des forces expéditionnaires britanniques leur fit parvenir, par la voie du chef d'E.-M. de l'armée, une lettre dont chacun des membres du détachement reçu copie :

"Je suis heureux de pouvoir faire connaître mes appréciations sur l'excellent travail fourni par les motocyclistes éclaireurs belges pendant la période au cours de laquelle ils ont été attachés à ma division de cavalerie."

"Outre des missions consistant en reconnaissances, service d'estafette et opérations isolées, en présence d'un ennemi supérieur en nombre et qui exécutait une marche en avant, au cours desquelles ils firent preuve de bravoure et d'adresse calculée, ils se montrèrent très habiles à recueillir des renseignements, à agir comme interprètes et à établir de bonnes relations entre les troupes anglaises et la population civile."

En 1915, survint la période de stabilisation sur l'Yser. On crut devoir changer, en haut lieu, la dénomination du corps des Volontaires Motocyclistes en "Compagnie Estafettes et Reconnaissances", en abrégé "C.E.R.". Ce fut la seule marque tangible d'intérêt qui leur parvint des hautes sphères de notre armée. À l'époque, les cavaliers étaient bien en cour et il est permis de supposer que le comportement des chevaux mécaniques était loin de plaire à certains porteurs d'éperons.

Estimant qu'ils ne s'étaient pas engagés pour remplir un rôle qui se résumait dorénavant en la simple transmission des ordres, un grand nombre d'entre eux prirent la décision de quitter une unité qu'ils avaient rendue fameuse. Les uns passèrent à l'infanterie, d'autres à l'artillerie, et beaucoup à l'aviation. La plupart devaient gagner dans ces différentes armes les étoiles d'officier.

Leur chef, le lieutenant Albert Snyers, devait s'adjoindre les titres de "Premier volontaire de guerre de Belgique" et de "Premier officier nommé face à l'ennemi". Il reçut, 23 ans après, des mains du général de Krahe, la Croix de Chevalier de l'Ordre de la Couronne, devant le front des troupes, le 30 avril 1937, à Liège.


Date de mise à jour : Vendredi 6 Novembre 2015