Tome IV - Fascicule 11 - juillet-septembre 1991


Où sont les plaques cuirassées de Mimoyecques ?

Paul RICHELY et André NEVE


Note de la rédaction : Paul Richely a décrit l'ouvrage de Mimoyecques dans le Bulletin, tome III, fasc. 9 de mars 1988.


Mimoyecques, la forteresse aux canons fantômes. Lieu-dit du Pas-de-Calais où les Allemands ont entrepris, en 1943, la construction d'un ouvrage étonnant. Inachevé, il n'a pu accomplir sa fonction théorique : la destruction de Londres.

Entièrement souterrain, Mimoyecques possédait des puits à canons, inclinés à 50° et longs d'environ 140 m. Chaque puits incliné devait accueillir 5 canons superposés.

En surface, ces puits débouchaient dans une grande dalle en béton armé épaisse de plus de 5 m, du moins dans sa partie médiane. Des fosses rectangulaires, perpendiculaires à la longueur de la dalle, étaient ménagées dans celle-ci à des distances d'environ 25 m.

Les tubes des canons aboutissaient ainsi dans des chambres couvertes par de grandes plaques en acier. Celles-ci étaient percées de cinq trous obliques disposés le long d'un même axe et correspondant aux cinq tubes de chaque puits incliné.

Un innombrable matériel (plus de 1000 tonnes) (1) fut amené sur le site par les Allemands pendant la période de mai à juillet 1944 (2). Les plaques d'acier destinées à la couverture des fosses à canons étaient, pour la plupart du moins, déposées dans la carrière de la Vallée Heureuse à Hydrequent d'où, selon les projets allemands, elles devaient être acheminées à Mimoyecques.

(1) IRVING David, À bout portant sur Londres, 1964.

(2) Pour tous détails, voir l'étude exemplaire de Roland HAUTEFEUILLE, Constructions spéciales, 1985.

Lorsque Bernard G. Ramsey, éditeur de l'excellente revue After the Battle, visita la carrière en mai 1974, il ne vit pas les plaques, celles-ci ayant, selon le directeur général de l'entreprise, été découpées au fil des ans. Les blocs d'acier avaient ainsi été utilisés dans les concasseurs de roches (3).

(3) RAMSEY Bernard G., The V Weapons, in After the Battle, n° 6, p. 40 : "Monsieur H. Henaux, Director-General of Hydrequent quarries, told us that he purchased the plates after the war, and these had been cut up over the years for use in his rock-crushing machinery in the marble quarries".


Des plaques mystérieuses

La carrière d'Hydrequent présente un grand intérêt pour les amateurs d'archéologie militaire. Elle possède notamment un Dom Bunker (4) et un tunnel à entrée bétonnée, ensemble destiné à abriter un ou deux canons sur rail.

(4) Littéralement : abri cathédrale.

II existe trois Dom Bunker dans le Pas-de-Calais : Wimereux, Fort Nieulay, Hydrequent. Ceux-ci servaient de refuge aux canons sur rail (notamment des K5) utilisés par les Allemands à proximité de la côte du Pas-de-Calais. Seul, le Dom Bunker d'Hydrequent a été conservé dans son état original.

À trois reprises, nous avons obtenu un permis de visite de la carrière, notre intention initiale étant de photographier le Dom Bunker et l'entrée du tunnel à canons. L'inattendu et l'émotion étaient au bout du chemin : un amas hétéroclite de plaques d'acier. Notre guide en ignorait tout et ne formula aucune objection à la photographie de ce matériel bizarre. L'examen des clichés confirma notre hypothèse immédiate : il pourrait s'agir des plaques destinées à Mimoyecques.

Pour vérifier cette conviction, une nouvelle visite s'imposait : six mois plus tard une autorisation fut demandée et reçue (5). Le guide nous conduisit où nous le souhaitions. Quant aux plaques, il pensait, sans en être certain, qu'elles provenaient du Mur de l'Atlantique. L'essentiel était acquis : de nouveaux clichés complétaient notre collection et notre conviction devenait certitude.

(5) Notre intention était multiple : réaliser de meilleurs clichés du Dom Bunker, inspecter davantage l'intérieur du tunnel à entrée bétonnée et enfin réexaminer attentivement les plaques.

Une troisième visite en juin 1991 aurait apporté des détails complémentaires grâce à des relevés auxquels nous espérions procéder. Hélas, nous avons joué de malchance (6).

(6) Cette fois l'accueil a été très réservé avec, pour conséquence, une liberté d'action nulle. Nous pouvons seulement affirmer qu'en juin 1991, les plaques gisaient toujours sur le site de la carrière. Par ailleurs, le Dom Bunker était entièrement dégagé des cailloux qui, autrefois, le dissimulaient partiellement. Nous possédons maintenant d'excellents clichés. Par contre, l'entrée bétonnée du tunnel à canon a disparu sous un amas de roches, en raison du percement d'un nouvel accès à la carrière.


Caractéristiques des plaques

Nous avons classé ces plaques en trois catégories : A, B, C.

Modèle A : plaque simple munie d'une nervure longitudinale assurant l'insertion et le blocage des autres plaques. Elle est utilisée par paire, l'une placée du côté droit, l'autre du côté gauche de la fosse rectangulaire.

Modèle B : plaque à deux nervures, avec renforcement central percé de deux trous obliques.

Modèle C : plaque à trois nervures, avec renforcement central percé de trois trous obliques.

Chaque fosse était recouverte de quatre plaques. Cet ensemble possédait dans la partie centrale cinq trous obliques équidistants, disposés sur la longueur médiane du rectangle. Ces cinq trous devaient correspondre aux axes des cinq tubes des canons superposés.

La plaque supérieure de modèle B est percée de deux trous obliques. Elle surplombe trois plaques de modèle C. Chacune de celles-ci était destinée à un des trois puits inclinés, finalement construits à Mimoyecques. (cliché P. Richely)

On observe à l'avant-plan une plaque de modèle A. Ce modèle utilisé par paire couvrait la fosse à canons de part et d'autre de deux plaques B et C placées dans la partie centrale du rectangle.

Les plaques visibles à l'arrière n'ont pu être inventoriées étant donné les conditions difficiles de notre examen. (cliché P. Richely)

Trous obliques dans une plaque de Modèle B. Du métal a été enlevé des ressauts longeant les trous. Peut-être s'agit-il de traces de prélèvements effectués autrefois en vue de procéder à l'analyse de l'acier ? Dans la plaque C sous-jacente, on discerne une partie d'un trou oblique. (cliché P. Richely)


Conclusion

Les plaques de Mimoyecques disparues, à notre connaissance, depuis près d'un demi-siècle appartiennent à un patrimoine historique surprenant.

Ce sont les accessoires impressionnants d'une arme allemande qui n'a jamais fonctionné à Mimoyecques, mais théoriquement redoutable.

Préservées presque miraculeusement, elles méritent un sort meilleur qu'un abandon au titre de ferraille assorti, inéluctablement, d'un effacement définitif.

Gageons que les dirigeants de la Carrière d'Hydrequent leur réserveront une destination permettant aux amateurs d'Histoire de prendre contact avec des pièces uniques au monde.

Leur site naturel de Mimoyecques et le futur Musée du Parc naturel régional Nord-Pas-de-Calais ne sont-ils pas les endroits tout désignés pour les mettre en évidence ?


Date de mise à jour : Mardi 24 Novembre 2015