Tome IV - Fascicule 11 - juillet-septembre 1991


Le 2e Grenadiers au canal Albert (2)

Lt colonel G.H. DERAYMAEKER


La journée du 10 mai


A. L?alerte


a) À l'état-major du 2e Grenadiers

L'ordre d'alerte, transmis pour l'EM du II, fut reçu à l'EM/2 Gr vers 1 heure du matin par l'officier de service et adressé aussitôt et dans les formes prescrites à tous Ies destinataires. Cet ordre, émanant du CRA de Hasselt, avait été reçu vers minuit 30 par le lieutenant Maes, officier de garde au fort d'Eben-Emael, et transmis par l'intermédiaire de l'abri O à l'EM/II/2 Gr, où il fut reçu à 0h56. Il était libellé comme suit :

"Alerte réelle 0h10. Permissions supprimées". Au PC/Rgt, tout se passe normalement, suivant les prescriptions du dossier d'alerte. Les liaisons téléphoniques y fonctionnaient régulièrement avec les Bon, les PO, l'Artillerie et la Division. Par contre, les liaisons radioélectriques faisaient totalement défaut, le seul appareil reçu étant hors d'état de fonctionner (le 2e Grenadiers devait recevoir un ERP, un ERTP, un RP, mais il ne reçut qu'un ERP, dont la batterie était à plat). On chercha à utiliser au profit du 2 Gr l'ERTP du détachement de liaison d'artillerie qui était venu s'installer au PC, mais ce fut en vain, cet appareil ne fonctionnant pas.


b) Dans les unités

L'ordre d'alerte fut reçu directement par les troupes constituant la garnison de sûreté. L'officier de garde au pont de Canne le reçut vers 0h35. Quant aux unités, elles furent touchées successivement par l'ordre d'alerte. Certaines d'entre elles, éloignées de l'EM de leur Bon, ne le reçurent que vers 2h du matin. Bien qu'on insistait sur le fait que cette alerte était réelle, un doute planait cependant dans certains esprits car, un exercice devant avoir lieu dans la journée du vendredi, nombreux étaient ceux qui, dans les unités, croyaient tout d'abord qu'il s'agissait de l'exercice prévu, d'autant plus que le canon du fort d'Eben-Emael, qui aurait dû tonner immédiatement, tardait à se faire entendre (il était prévu que 4 saIves de 5 coups de canon devaient être tirées par le fort en cas d'alerte). Quoiqu'il en soit, les prescriptions prévues en cas d'alerte furent mises à exécution et, à part 2 pelotons de Mi venant de Fall-et-Mheer pour exécuter en 1er échelon des missions de tirs lointains, ainsi qu'un peloton de mortiers et la 7e Cie venant de Sussen, le Régiment était complètement installé entre 3h et 3h45.

Avant de vous exposer les événements du 10 mai dans plus de détails, je vous les résumerai tout d'abord en esquissant la physionomie générale des opérations le premier jour de l'attaque.


B. Événements


a) Physionomie générale des opérations le 10 mai

Vers 3h30, tandis que les dernières unités achevaient leurs mouvements vers leurs emplacements de combat et s'installaient sur les positions, des nuées d'avions venant de l'est apparurent au-dessus de Canne et d'Eben. Bientôt apparurent également dans le ciel de Lanaye, venant de la direction de l'est, un nombre tellement considérable d'avions qu'aux dires des témoins "le ciel en était noir" (on en compta plusieurs centaines). Les troupes, intriguées, assistaient avec perplexité à ces événements, espérant cependant qu'ils ne les toucheraient pas. Mais, après avoir franchi le canal, certains appareils, se détachant de l'ensemble, se mirent à décrire des cercles au-dessus du fort d'Eben-Emael, puis à se diriger vers le glacis. D'autre part, vers 3h45-3h50, se détachant de la masse d'avions tournoyant entre Sussen et Opcanne, 20 à 25 appareils vinrent se déposer entre les points d'appui de 1ère et de 2e ligne du Quartier nord, sur le plateau et la crête dominant les positions. L'incertitude au sujet de ces appareils de couleur grise et sans croix gammée, sans train d'atterrissage et qu'aucun bruit de moteur n'animait, n'avait guère duré. Si certains avaient cru tout d'abord à des avions silencieux ou forcés d'atterrir, ils furent bientôt fixés, car à peine les premiers étaient-ils arrivés au sol qu'un crépitement d'armes automatiques et des milliers de balles traçantes avaient révélé leur identité et leur intention. C'étaient les fameux planeurs, dont jamais il n'avait été fait mention et qui, pour la première fois, se révélaient ! Après avoir franchi la Meuse, ils avaient été libérés des filins les rattachant aux avions qui les avaient remorqués et, avec une aisance et une précision remarquables, ils étaient venus atterrir à proximité des organes vitaux et des positions qu'ils avaient mission de neutraliser ou de s'emparer. Le fort d'Eben-Emael et les positions dominant le pont de Canne avaient été assignés à leurs coups.

Attaqués par surprise et au jour levant, afin qu'aucune hésitation n'ait lieu concernant la localisation des objectifs fixés, ces ouvrages devaient être rapidement jugulés, les moyens actifs du fort détruits et les positions de Opcanne devaient être enlevées sans délai afin de s'emparer du pont avant que les Belges n'aient eu le temps de le faire sauter. Un simple coup d'oeil sur la densité des planeurs ayant atterri en arrière des points d'appui C et D suffira pour être fixé à ce sujet. En général, les planeurs contenaient de 8 à 15 hommes avec armement et munitions, ainsi que les moyens de reconnaissance, de jalonnement et de transmission voulus. Certains avaient à bord des médecins avec personnel et matériel sanitaire. Des fanions rouges, à croix gammée, plantés sur deux piquets, jalonnaient la progression suivie. De grands panneaux rouges aux insignes hitlériens, placés horizontalement, indiquaient aux avions les emplacements atteints. Les appareils de TSF lançaient en clair les demandes et renseignements adressés aux aviateurs et aux artilleurs. L'aviation, en effet, tout d'abord inoffensive, avait bientôt participé à l'action (en certains endroits cependant, l'action de l'aviation précéda l'atterrissage des planeurs, pour protéger ceux-ci). Vers 4h, tandis qu'une première vague de parachutistes était lancée sur les hauteurs dominant Opcanne et aux abords du PC/II, l'aviation commença un bombardement effroyable des positions et des cantonnements du Quartier nord, des localités d'Emael et d'Eben, ainsi que du fort et de ses abords. Vers 4h45, les agglomérations d'Heukelom, de Sussen, Sichen et Wonck furent prises à partie à leur tour, tandis que les Stukas mitraillaient tout ce qui donnait signe de vie entre ces localités et les premières lignes. Le bombardement qui, à l'origine, n'avait affecté que faiblement les positions de la crête de Lanaye s'intensifia progressivement à partir de 6h30 et, dès 10h, revêtit la même intensité que sur le nord et le centre de la position.

Sous la violence inouïe de ces bombardements, les baraquements de la 5e, de la 6e et de la 8e Cie, ainsi que ceux voisins du fort, furent anéantis et incendiés ; le sous-lieutenant Brille fut tué, le sous-lieutenant Maes blessé, le magasin, le bureau, la cuisine et les baraquements de la 11e Cie à Laumont furent détruits, les six chevaux furent tués ; les maisons d'Emael s'effondrèrent les unes après les autres, faisant de nombreuses victimes. Dans le village d'Eben, la cuisine de la 14e Cie fut démolie, un sergent et deux cuisiniers furent tués, d'autres furent blessés, le camion à vivres fut écrasé, le chauffeur tué, le bureau du IV fut aplati, un officier fut blessé, les maisons s'écroulèrent. Il en fut de même à Heukelom et à Sussen. L'artillerie allemande à son tour se mit de la partie, martelant les points importants du sous-secteur. Son action dans le Quartier nord commença à partir de 13 heures. Quelques avions participèrent au canon aux opérations.

La journée du vendredi fut caractérisée de 10 à 20h par des bombardements intenses d'aviation exécutés par vagues successives, toutes les 30 minutes, puis de quart d'heure en quart d'heure, tant sur les positions du plateau de Opcanne et du Quartier nord, que sur Eben, Emael, le fort, la crête de Lanaye, les points d'appui du 2e échelon, le PC/2 Gr et l'artillerie.

Les arrières eux-mêmes, Fall-et-Mheer, Wonck et Bassenge, ne furent pas épargnés.

En retournant pour faire leur provision de bombes nouvelles, les avions mitraillaient tout, sans répit, et cela avec une sécurité et une aisance d'autant plus grandes qu'aucune réaction de l'aviation amie ne se faisait sentir.

Certes, de nombreux fusils-mitrailleurs et postes antiavions avaient réagi, mais sans efficacité apparente, certains d'entre eux ayant du reste été détruits. Un avion parut cependant être touché et s'abattre sur le fort. Quant à la DTCA, l'absence de canons de 40 la rendait impuissante aux basses altitudes utilisées par l'aviation allemande. La rage au coeur, les troupes impuissantes et non secondées par la 5e arme, subirent ainsi l'épreuve du feu la plus terrible qui puisse exister, celle d'un ennemi sous les coups duquel tout s'effondre, sans pouvoir efficacement riposter.

Cette carence absolue de l'aviation alliée qui permettait aux Stukas de se livrer avec une sécurité totale à leur jeu de massacre et à mitrailler le moindre but aperçu, que ce soit un groupe, des camions, voire un seul véhicule ou un homme isolé, ne laissa pas d'influencer fâcheusement les troupes. Les nerfs tendus sous les bombardements, certains groupes tourbillonnèrent, des fluctuations locales se produisirent et il fallut toute l'énergie des chefs pour y parer. Il ne faut pas le dissimuler, dans certains îlots et points d'appui aussi vastes et mal conditionnés que ceux qui existaient, l'action des commandants d'unité ne put se faire sentir partout. D'autre part, certains jeunes officiers et gradés n'opposèrent pas une fermeté inébranlable. Terrorisés, des hommes se blottirent dans des abris, d'autres se glissèrent vers l'arrière, mais ils y furent repris en main, regroupés et renvoyés vers les positions où les braves tenaient.

L'attaque par planeurs et parachutistes s'était circonscrite au fort d'Eben-Emael et dans le Quartier nord. Après avoir détruit, à l'aide d'explosifs, la majeure partie de l'armement de superstructure du fort, les équipages de 14 planeurs allemands s'étaient incrustés sur le glacis, d'où les tentatives avaient été vaines pour les déloger.

Dans la région de Canne, la plupart des points d'appui de 1ère ligne, dominés et attaqués à revers par les planeurs, accablés sous les bombes, les grenades et les obus, avaient été écrasés ou avaient cédé. Mais les efforts de l'ennemi pour enlever la 2e ligne sur les hauteurs de Opcanne et s'emparer du PC/II avaient échoué.

Les pertes élevées subies par certaines unités (une cinquantaine de tués par exemple à la 5e Cie, dont le commandant) témoignent de l'âpreté de la lutte qui se déroula dans cette région.

En général, les équipages de planeurs, sitôt sortis de leurs appareils, descendus (sauf un) entre les points d'appui de 1ère et de 2e ligne, s'étaient rués de la crête dominant le canal vers les pentes de la vallée, mitraillant toute résistance, lançant leurs grenades ou les laissant tomber dans les tranchées et les abris.

Là où la résistance persistait, les messages de TSF lancés en clair aux avions et à l'artillerie donnaient les indications voulues pour régler les jets de bombes ou diriger les tirs de l'artillerie sur les objectifs qui leur étaient définis.

Quant aux parachutistes (dont seule l'existence était connue avant le 10 mai), ils étaient venus renforcer à plusieurs reprises les effectifs débarqués des planeurs, vers les points particulièrement importants, tels que centrales téléphoniques et les PC.

L'infanterie allemande, arrivée à Canne vers 11h30, avait voulu y utiliser les débris du pont, détruit vers 4h15, mais elle avait été soumise aux feux meurtriers des défenseurs du point d'appui E et du groupe de combat de gauche du point d'appui D, et toutes les tentatives de franchissement en canots pneumatiques au nord du pont avaient échoué. Le passage, qui avait dû s'effectuer finalement (en fin d'après-midi) au sud du pont, sur canots pneumatiques, put se poursuivre dans la nuit, par tous moyens, la garnison du point d'appui E s'étant repliée en partie, après avoir épuisé ses munitions.

Dans la région de Lanaye, les tentatives pour construire un pont de bateaux sur la Meuse avaient été brisées par les feux de notre artillerie. Les Allemands, sous la protection de bombardements massifs d'aviation, avaient passé le fleuve par navigation (canots pneumatiques), mais toutes leurs tentatives pour franchir le canal en canots pneumatiques et sur les débris du pont détruit vers 4h15 avaient échoués. Plusieurs de ces canots avaient été capturés.

En bref, le vendredi soir, la situation, quoique délicate dans le Quartier nord, restait bonne dans l'ensemble, car le Quartier sud avait repoussé toutes les tentatives de franchissement du canal et était intact. Et si, dans le Quartier nord, les Allemands avaient enlevé la majeure partie des points d'appui de 1ère ligne, le restant du 1er échelon tenait toujours en F, L, K et I, et le 2e échelon n'avait pas été attaqué par l'infanterie. C'est cette situation que le commandant du 2 Gr résumait le vendredi au soir en adressant une note au commandant du IIe bataillon, dans laquelle il lui exprimait sa satisfaction pour sa belle résistance et lui disait : "Ayez confiance, tenez ferme, tout va bien, je vous envoie des munitions et j'ai demandé du renfort".


b) Exposé succinct des opérations du 10 mai

Vous ayant ainsi esquissé la physionomie générale des opérations dans la journée du 10, j'en arrive maintenant à l'exposé succinct de ces opérations.

Il ne peut être question d'entrer ici dans les détails. Faute de temps, je ne peux que vous brosser à larges traits ce qui s'est passé. Mais ce que je vous en dirai, je l'espère, suffira pour vous fixer sur les événements. Je vous les exposerai en vous parlant tout d'abord de ce qui s'est passé au 1er échelon, puis au 2e, et au PC/Régiment.


1) Au 1er échelon - Quartier nord

Le Quartier nord, occupé comme vous le savez par le IIe bataillon, était réparti en 4 groupements.

Le commandant Levaque, commandant le bataillon, avait son PC à 400 m au sud-est de l'arbre isolé.

Aux abords du PC/III, vers 3h50, lorsque les planeurs atterrirent sur le plateau entre les points d'appui de 1ère et 2e lignes, la plupart de leurs équipages se portèrent, comme on le sait, vers la vallée et ouvrirent un feu violent sur les ouvrages situés à flanc de coteau.

D'autres, cependant, descendus aux abords et en arrière du PC/II prirent sous le feu des armes automatiques ce PC, certains points d'appui de 2e ligne, le poste anti-avions situé en avant du point d'appui K, et la 7e Cie venant de Sussen.

Vers 4h, une première vague de parachutistes vint s'abattre autour du PC/II,

1°- de part et d'autre du point d'appui K,

2°- et entre le PC/II et l'arbre isolé, isolant le commandant de bataillon, qui se trouvait à ce moment au central téléphonique et optique situé à une trentaine de mètres de son PC.

Tandis qu'éclatait de toutes parts une fusillade intense à laquelle se mêlait le crépitement caractéristique des mitraillettes et l'explosion des grenades allemandes, le bombardement des ouvrages, mitraillés à très basse altitude par les avions, prenait bientôt un caractère terrifiant. Le commandant Levaque, dont toutes les liaisons téléphoniques avaient été coupées, sauf avec le PC/Régiment, signala au chef de corps que l'attaque faisait rage, que son PC était isolé et entouré de parachutistes. Il demandait de le dégager. Dans l'entre-temps, le peloton de mortiers de 76A, pris sous un bombardement et un feu violents d'avions alors qu'il se trouvait à 100 mètres de l'arbre isolé, avait un caisson détruit, les chevaux tués et refluait désorganisé en direction de Sussen ; le charroi de combat de l'EM/Bataillon et les caissons d'un peloton de Mi de la 13e Cie, bloqués au croisement des chemins creux aboutissant à 50 mètres du PC, étaient pulvérisés et le SLt Bleyenheuft laissé pour mort sur le terrain, le poumon perforé par une balle. Le point d'appui K, voisin, avait son groupe de gauche anéanti et le sergent de Theux de Meylandt et Monjardin, commandant intérimaire du point d'appui K, était tué en servant le fusil-mitrailleur dont le tireur venait de tomber. Le poste anti-avions, qui se trouvait en avant du point d'appui K, était également écrasé (une quinzaine de tués). Seuls, le SLt Mormal, blessé, ainsi que quelques hommes, avaient pu s'échapper. Ces hommes renforcèrent ultérieurement le point d'appui K. Dans cette situation critique et malgré les pertes, le commandant Levaque et son état-major, de même que le personnel TS, firent bravement tête à l'ennemi. Utilisant le boyau allant du PC au central téléphonique et optique, ils s'y défendirent vigoureusement au fusil et au pistolet, tenant en respect, à portée de jet de grenade, l'équipage d'un planeur et les parachutistes qui les entouraient, jusqu'au moment où ils furent dégagés par des éléments de la 7e Cie. S'étant installé au PC proprement dit, l'EM/II y fut soumis à des bombardements extrêmement violents et à de nouvelles attaques de parachutistes ayant atterri dans ses abords.

Une vague de parachutistes tombés entre le PC/II et le point d'appui K, pris sous les tirs du point d'appui L, durent se replier vers le ravin, tandis qu'une sortie du point d'appui K, conduite par le caporal De Bolster, en anéantit une autre tombée à proximité de K. Non moins infernale était la situation au croisement du ravin venant de Opcanne et du chemin creux menant au PC. Parmi les débris du charroi et les cadavres des chevaux, gisaient les morts et les blessés qu'on n'avait pu tout d'abord secourir et qui s'attendaient à tout moment à ce qu'une balle ou qu'une bombe vinssent les achever. Dans l'après-midi, cependant, profitant d'une accalmie, on put relever deux chefs de peloton, le SLt Bleyenheuft et l'adjudant Lagasse de Locht, et les amener jusqu'au PC, où d'autres blessés vinrent s'entasser. Il fallut attendre la nuit pour les évacuer.


- Au Groupement IV :

La garnison de sûreté du point d'appui F devait assurer l'entrée en ligne du restant des forces du groupement IV.

Mais elle ne fut guère inquiétée. Un planeur qui s'était posé derrière la droite du point d'appui F fut pris aussitôt sous le feu et ses occupants se dissimulèrent dans le chemin creux situé au sud-est du point d'appui et ne réapparurent plus.

La 7e Cie, venant de Sussen, était arrivée vers 3h30, à mi-chemin entre Sussen et l'arbre isolé, lorsqu'elle fut survolée par de nombreux avions, qui tout d'abord restèrent inoffensifs. Elle avait atteint le mamelon 120 vers 3h50 lorsqu'elle fut soumise tout à coup à des tirs très nourris, à balles traçantes, provenant d'équipages de planeurs ayant atterri à l'est et au sud-est de l'arbre isolé. Après s'être plaqués au sol, les pelotons ouvrirent le feu, puis se portèrent en avant, par bonds, pour atteindre leurs positions. Les garnisons de L et de F arrivèrent sans trop de difficultés, mais il n'en fut pas de même du peloton Lagasse qui, en se dirigeant vers le ravin devant l'amener en E, fut pris sous le feu rapproché des mitraillettes de l'équipage d'un planeur ayant atterri entre le PC/II et le pli de terrain au sud-est du mamelon 120. Une partie du peloton se précipita vers les anciens épaulements de M.76 FRC et dans le boyau où résistait l'EM/II, tandis que le restant, avec le chef de peloton, cherchait à gagner l'origine du ravin. Mais, pris sous le feu de deux planeurs mitraillant l'accès du ravin, le peloton Lagasse, dont le chef était très grièvement blessé, fut disloqué.

Tandis que ces événements se passaient, une vague de 13 parachutistes s'était abattue entre le ravin et les abords de l'arbre isolé. Le commandant de Robiano, revolver au poing, se porta avec deux hommes de sa Cie à l'attaque de ces parachutistes, qu'il anéantit, dégageant du même coup les arrières du PC/II. Un seul de ces 13 parachutistes échappa à la mort. Il fut dirigé sur le PC/II d'où, après interrogatoire, il fut envoyé en side-car au commandement de la 7 DI.

À partir de 10h00, l'aviation allemande effectua un bombardement systématique d'une violence extrême sur le point d'appui L, le PC/II, le point d'appui K et leurs abords. Les vagues déferlant sur le plateau comportaient chacune deux groupes de 13 avions, se suivant à 1 ou 2 km environ, les vagues se succédant elles-mêmes toutes les demi-heures. Ce ne fut que vers 20h00 que les avions et l'artillerie qui depuis 13h00 tirait dans l'intervalle entre deux vagues, cessèrent d'accabler les positions.


- Au Groupement III :

Le point d'appui E, en première ligne, bordait le canal et s'étendait à mi-côte de part et d'autre du ravin aboutissant au PC/II. Les éléments de sûreté furent renforcés vers 3h25 par le peloton Mi du lieutenant Berlaimont, qui exerçait intérimairement le commandement du groupement, tant que le lieutenant Braibant, qui se trouvait au CI de Vlijtingen n'était pas rentré.

Quant au peloton Lagasse de Locht de la 7e compagnie qui devait compléter la garnison du point d'appui E, nous savons que son arrivée en ligne fut interceptée par les planeurs occupant les deux versants du ravin aboutissant au canal. Seuls deux FM de ce peloton, avec personnel réduit faisant partie de la garnison de sûreté, participèrent à la défense.

Vers 3H40, le point d'appui E fut survolé par de très nombreux avions et planeurs, se dirigeant vers l'ouest, les uns à grande altitude, les autres beaucoup plus bas. Puis, on entendit sur les arrières un crépitement intense de mitrailleuses et de mitraillettes, se mêlant aux éclatements de grenades et aux explosions assourdissantes des bombes.

Tandis que la bataille faisait rage sur le plateau et sur les coteaux dominant le pont de Canne, le point d'appui E n'était pas attaqué. Ce ne fut que vers 5h00 qu'il fut inquiété sur ses arrières par un groupe ennemi dévalant par le ravin descendant du PC/II vers le canal. Mais si l'alerte fut vive, elle dura peu, car après avoir fait irruption par la gorge dans l'abri du C.47 situé à l'origine du ravin et y avoir capturé les occupants, le groupe allemand rebroussa chemin et remonta vers le plateau avec ses prisonniers.

L'attaque des planeurs et des parachutistes se développant sur les arrières, le point d'appui E ne fut soumis à aucune pression en front avant l'arrivée de l'infanterie ennemie venant de Maastricht. Mais il restait isolé.

Vers 11H30, des mouvements furent aperçus dans le village de Canne, ainsi que du charroi venant de la direction de Maastricht.

1) Un peloton, formant la tête d'une colonne, s'arrêta devant le pont et se mit en relation par gestes et par cris avec les Allemands occupant les pentes de l'autre rive. Le lieutenant Berlaimont y répondit par le feu rapide d'une mitrailleuse, bientôt renforcé par le tir de la deuxième pièce de la section battant le pont. Surpris complètement, le peloton fut pour ainsi dire anéanti. Les survivants, désemparés, se réfugièrent derrière un baraquement faisant face au canal, mais la position occupée permettant de le prendre d'écharpe, la plupart de ceux qui restaient furent touchés. Dissimulée à souhait, cette section ne put être repérée.

L'aviation allemande, appelée, arriva aussitôt, lançant ses bombes dans la direction d'une grotte aux abords de laquelle les mitrailleuses se trouvaient.

2) L'infanterie allemande se trouvant dans Canne, entendant le feu des mitrailleuses, s'était portée vers le canal, en face du ravin, mais son tir imprécis, dirigé sur d'anciens emplacements abandonnés situés au-dessus et à gauche de la grotte ne produisit aucun effet.

Prise à son tour sous les rafales du FM de droite et du FM de gauche ainsi que soumise au tir des pourvoyeurs du peloton de mitrailleuses, sa situation fut rendue intenable. Son repli, masqué par une émission de pots fumigènes, fut le signal d'une recrudescence des tirs des FM, des mitrailleuses et des pourvoyeurs.

3) Des éléments allemands installés dans une grosse maison en bordure de la route de Maastricht, dont ils avaient enlevé les tuiles du toit, ouvrirent le feu à leur tour. Mais, soumis aux tirs du FM de gauche, dont la position dominante à mi-côte sur le versant nord-est du ravin dominait des vues et un champ de tir superbes, il furent neutralisés.

4) Une arme automatique qui s'était dévoilée au sommet de l'éperon se dessinant au sud de la route de Canne à Vroenhoven et qui contrebattait ce FM, fut prise à son tour sous les rafales de la 2e section de mitrailleuses et du FM de droite, et neutralisée. Le FM en cause, ayant aperçu un parti ennemi qui cherchait à s'embarquer sur canots pneumatiques en se glissant sur la berge escarpée du canal au moyen de cordes, l'anéantit complètement.

5) Dans l'entre-temps, des éléments motorisés qui s'étaient à nouveau approchés du pont durent également se replier.

Ne pouvant arriver au pont, l'infanterie chercha une fois de plus à se faufiler vers la berge du canal et à occuper celle-ci entre le pont et la première maison de Canne. Ces tentatives furent de nouveau enrayées par nos mitrailleuses et nos FM, L'ennemi dut une fois de plus se replier.

Décidés à occuper le verger et la rive du canal faisant face au point d'appui E, les Allemands allumèrent de nombreux pots fumigènes entre la première maison du village et un point situé en face du ravin. La direction du vent étant favorable, la nappe s'étendit bientôt sur le canal avec une telle densité que le plan d'eau ne se voyait plus. L'aviation bombardait les abords de la grotte, mais sans aucun succès, les mitrailleuses cessant le feu à l'approche des avions. Vers 17h00, des avions faisant un bruit infernal lorsqu'ils "piquaient" vinrent mitrailler les positions de droite du point d'appui.

6) Sous le couvert de la nappe fumigène, les Allemands bordèrent le canal et installèrent des armes automatiques face aux emplacements où ils croyaient que des mitrailleuses se trouvaient. Mais ils ne purent franchir l'obstacle.

7) Vers 18h00, un C.37 fut placé en face de la grotte, fut repéré par la flamme des coups de départ et, contrebattu, dut cesser le feu.

Vers 19h00, ils lancèrent des balles incendiaires dans la grotte, balles enveloppées dans une espèce d'étoupe qui s'enflammait en l'air. À partir de 20h00, le feu adverse s'atténua graduellement, puis les attaques cessèrent à la tombée de la nuit. Celle-ci étant tombée, le lieutenant Berlaimont, dont les munitions étaient épuisées, sans espoir d'être secouru, tenta de rejoindre les positions de 2e ligne. Mais il ne put y parvenir. Il se retira près du FM de gauche du point d'appui E où, attaqués le samedi matin, ils furent faits prisonniers vers 5h30, après épuisement des munitions de ce dernier FM, Par leur belle et opiniâtre résistance, les défenseurs du point d'appui E, officier, sous-officiers et mitrailleurs de la 8e compagnie, gradés et FM de la 7e compagnie, en interdisant le franchissement du canal au nord-ouest de Canne jusqu'au 10 mai à la nuit, en repoussant de nombreuses attaques et en se défendant jusqu'au 11 au matin jusqu'à l'épuisement complet de leurs munitions, avaient écrit une page glorieuse au livre d'or du 2 Gr.


(À suivre)


Date de mise à jour : Mardi 24 Novembre 2015