Tome IV - Fascicule 11 - juillet-septembre 1991


Les aventuriers. Souvenirs d?un agent ARA/SAS (3)

Freddy GERSAY


Formation des aventuriers

"The right man in the right place".

Juin 1943, quelque part du côté de Liverpool.

Le colonel P..., directeur du centre d'entraînement de..., reçoit les éléments gratinés mais disparates qui seront appelés à suivre la formation qu'il prodigue.

Son discours d'entrée ne caresse personne dans le sens du poil. Il ne laisse aucune illusion à ceux qui se seraient fourvoyés plus loin qu'il n'aurait fallu.

Il reste que les tests psychologiques spéciaux auxquels chaque candidat sera soumis, quels que soient les résultat obtenus, lui resteront obstinément dans la mémoire. Il oubliera les incidents de parcours de sa guerre personnelle, l'âge aidant, mais il conservera le souvenir de ces épreuves qui le mettront tout nu psychologiquement, face à des spécialistes supérieurement formés pour éviter les erreurs dans le choix des hommes à mettre où il faut.

On essayera, avec toute l'humilité qui convient, de donner sous forme anecdotique une idée du genre d'entraînement, d'exercices, de tests psychologiques et d'épreuves physiques, sans oublier le reste.

La formation préliminaire, éliminatoire, était la même pour tous.

Les résultats obtenus dans les divers aspects de la formation par chaque volontaire permettaient à l'échelon supérieur des décisions sans appel. Ceux qui tombaient trop court retournaient d'où ils venaient, le plus souvent dans leur unité d'origine. Ceux qui réussissaient les épreuves étaient alors triés pour une formation complémentaire spécifique. Les capacités particulières dont ils avaient fait éventuellement preuve les orientaient vers : Commandos (Ashnascarry) - ARA - Renseignement - Communication radio - Codage - Hans School - Sabotage - Missions spéciales, subordonnées à la connaissance approfondie d'une ou plusieurs langues étrangères.

Les noms et nationalités de chaque candidat restaient secrets. On était doté d'un numéro qui tenait lieu d'identité. C'était sous ce numéro qu'on était connu, qu'on rendait compte, qu'on recevait les ordres et passait les épreuves de sortie.

À la fin des cours, les "lauréats", si l'on peut dire, se voyaient dirigés vers leur destin. Ils étaient alors revêtus d'un grade et portaient l'uniforme approprié. Ils étaient détachés des forces armées de leur pays et invités à passer chez un tailleur civil qui les habillait. Ils endossaient l'uniforme ou le complet veston selon les circonstances et les instructions.

Discours du Colonel P. (le plus fidèlement possible après 43 ans.)

"Messieurs,

"Merci d'avoir fait acte de candidature. Après un premier examen superficiel, vous avez été sélectionnés en vue d'une mission spéciale éventuelle. Elle ne vous sera pas confiée d'emblée. Vous en comprendrez sans difficultés les raisons.

"Votre présence ici démontre que le courage est une qualité qui ne manque à aucun d'entre vous. Mais si elle est indispensable, elle n'est, hélas, pas suffisante par elle-même. Il faudra y joindre d'autres éléments destinés à assurer le succès de la mission. Ils ne sont pas l'apanage de tout le monde, mais une formation suffisante peut, après un entraînement convenable, amener le succès.

Vous êtes ici pour recevoir une formation militaire spéciale. Elle va vous être fournie et vous devrez faire preuve de vos capacités d'action, d'efficacité, d'initiative et de conscience des responsabilités qui, pour certains d'entre vous, pourraient s'avérer très lourdes.

"Car, indépendamment du coût financier qu'elles entraînent, il faut aussi tenir un compte aussi serré que possible des conséquences souvent imprévisibles que peuvent avoir les erreurs humaines. Ici la bonne volonté et le dévouement ne sont plus suffisants.

"Tout cela va demander à vos instructeurs des décisions souvent difficiles, des choix qui seront essentiellement basés sur les résultats des épreuves que vous allez subir, d'une part, et d'autre part, sur l'impression générale que vous dégagerez dans l'ambiance du milieu où vous allez vivre quelques temps.

"Cependant, soyez-en bien persuadés, quels que soient les résultats des essais que vous allez personnellement subir, vos mérites personnels en cas d'échec ne seront aucunement mis en cause. Il y a parfois ici beaucoup d'appelés et, il faut bien le dire, parfois peu d'élus.

"Avant toutes choses, imprégnez-vous bien de l'idée que vous ne serez pas des parachutistes ordinaires. On vous demandera souvent plus que la normale. Vous devrez progresser en un temps record. Le temps presse, vous le savez bien ! Ce qui demanderait plusieurs mois d'entraînement intensif à un paratroop, vous devrez le réaliser en un maximum de trois semaines. Les exercices se borneront à un saut au tremplin et 5 sauts à partir d'avions semblables à ceux qui vous transporteront en cours d'opération. Il y aura des parachutages de nuit et par ballon, en cas de brouillard notamment.

"Mais avant d'en arriver à ce qui sera le complément de votre formation, vous devrez satisfaire à une série de tests psychologiques et autres, qui détermineront vos capacités spécifiques ainsi que vos aptitudes particulières à mener à bien tel ou tel genre de travail. Cela alternera avec des épreuves physiques et prendra en moyenne trois bonnes semaines supplémentaires. En outre, le programme normal para-commando de base sera poursuivi dans un sens précis qui vous apparaîtra sur le terrain. Ici encore, vous ne serez pas des commandos ordinaires.

"L'accent sera, bien entendu, porté également sur la défense individuelle, le combat rapproché, le tir aux différentes armes légères et... le combat à l'arme blanche qui, comme vous le savez, évite quand il le faut les bruits inutiles.

"Vous apprendrez de nouveaux moyens d'agir efficacement dans le silence et la rapidité. Vous assimilerez aussi, chose indispensable à certains d'entre vous, des notions suffisantes en matière d'explosifs.

"Quelques-uns seront dirigés plus spécifiquement sur le renseignement: obtention, codage et transmission. Ce seront des opérateurs-radio.

"Au cours de votre séjour au centre, du personnel s'occupera de l'entretien de vos équipements, uniformes, brodequins, linge, vêtements, etc. Ces détails ne vous incombent pas.

"Vous ne recevrez ici, en principe, que le courrier administratif éventuel. Vous en comprenez évidemment les raisons !

"L'entraînement proprement dit débutera demain matin dès le lever. Avant le déjeuner, l'habitude de la maison est de faire vingt minutes de gymnastique, torse nu, au dehors, pour se réveiller éventuellement les idées. C'est là un moyen efficace de se maintenir en forme avant les fatigues de la journée. Il a fait ses preuves. Des exercices de nuit sont également prévus.

"En principe, au mess, vous trouverez de la bière et de l'alcool. Je vous conseille de ne pas exagérer à ce sujet. Vous aurez, croyez-en ma vieille expérience, besoin de toutes vos ressources physiques, mentales et morales, pour assurer la réussite de votre volontariat. Ne perdez pas de vue, j'y insiste, que seule une proportion variable parmi les candidat émerge et se voit retenue. Il n'y a pas de pourcentage fixe d'échecs. Il est tenu compte de tous les éléments. Chacun est jugé sur ses mérites et sa valeur selon des critères d'admission sévères, comme il se doit, mais qui ne se réfèrent aucunement à des appréciations sentimentales.

"Vous avez sans doute déjà pris connaissance de votre numéro. Il vous servira d'indicatif personnel. Vous remarquerez dans le hall, en sortant, un tableau que vous serez appelés à consulter souvent. C'est lui qui vous renseignera sur les activités qui sont prévues pour chacun d'entre vous. Les heures y sont clairement indiquées. La ponctualité est de rigueur.

"Vous le remarquerez, certains exercices seront à exécuter individuellement, d'autres le seront en équipe. Les cours donnés sont soit pratiques, soit oraux. Vous serez appelés à tour de rôle à prendre le commandement du groupement complet ou partiel. Dans ce cas, vous serez tenus responsables de la réussite ou de l'échec de la mission qui vous a été confiée. En principe, après un exercice collectif de ce genre, les manières de faire seront passées au crible de la critique. Un échec ne signifie pas nécessairement une mauvaise cote.

"Il est de tradition au mess de ne jamais discuter, sous peine "d'amende", du travail de la journée ni de celui du lendemain.

"Bienvenue à tous ! Bonne réussite! et... séjour agréable ! Vous pouvez disposer".


Candidat n°4

La formation d'entraînement dont fait partie Yasreg compte dix candidats. Chacun a reçu un numéro. Le sien est le numéro 4. Tous les contacts verbaux se feront en utilisant ce chiffre.

Personne ne se connaît. Tous sont relativement jeunes, issus d'une unité militaire quelconque et inconnue. Deux parmi les récipiendaires sont manifestement moins filiformes que les autres. Ils sont vraisemblablement d'origine slave ou allemande. Plusieurs candidats manient l'anglais avec difficulté. Cela ne devrait pas être un handicap. On fera sommairement connaissance dans la discrétion. C'est nécessaire dans une certaine mesure, puisqu'on va devoir collaborer activement en cours d'exercice. Dans les périodes de répit ou d'accalmie, on se retrouvera seul avec des problèmes à résoudre. L'atmosphère générale ne se prête guère aux confidences.

Le programme de la journée est minuté. Il est précisé pour chacun. L'organisation indique, par un sigle chiffré précis, les heures auxquelles le candidat devra être disponible pour exécuter des tests particuliers. Des épreuves individuelles sont parfois imposées de nuit, en ce cas, sans avertissement. On en parlera plus loin.

Comme il a été dit, le groupement entier participe à des exercices, dont chacun, à tour de rôle, prend le commandement et la responsabilité. En principe, le chef de groupe désigné prend l'initiative des opérations. Il devra rendre compte de ce qu'il a jugé devoir faire, pourquoi, et s'il a envisagé une solution de rechange. Que l'opération réussisse ou échoue, on en discutera le soir. Chacun formulera son avis, s'il en a un. Il dira éventuellement ce qu'il aurait fait s'il avait eu le commandement.

Parfois le groupement est scindé en deux ou trois groupes. Le côté antagoniste est toujours réservé aux instructeurs. On va cuber psychologiquement, mentalement et physiquement les candidats. C'est là le but. L'homme qu'il faut à la place qu'il faut !


Décor

Le groupement a quitté Londres (Bishopsgate) avec l'équipement complet mais sans armes. Le camion qui assurait le transport a roulé deux solides heures dans la nature, pour finalement atteindre la propriété, enfouie dans la verdure, qui allait les recevoir.

Yasreg n'a jamais su localiser exactement ce lieu dont il a conservé un souvenir particulier et qu'il aimerait revoir... à titre documentaire. La propriété est très vaste, isolée et entourée de forêts. Son accès est discrètement contrôlé par des policiers militaires accompagnés de chiens muselés. Dans toute cette verdure de bel aspect, on a installé tout ce qu'il faut pour la formation du plouc... du plouc spécialisé.

Les parcours du soldat, nichés dans le bucolisme d'une nature verdoyante, sont multiples et se recoupent en de nombreux carrefours qui aiguillent le récipiendaire sur des voies de garage, s'il ne chemine pas correctement.

Les bâtiments, imposants d'allure, font penser à une construction moyenâgeuse à plusieurs étages (quatre si la mémoire est bonne) surmontés par une large corniche. Cette corniche est elle-même de niveau avec une rangée de fenêtres plus petites éclairant des mansardes. Elles ont chacune une forme cubique surmontée d'un prisme triangulaire. Aux quatre coins de l'édifice, se dressent des tourelles cylindriques chapeautées de toits en forme d'éteignoirs. Ces détails sont utiles pour la bonne compréhension de ce qui se passera plus tard.

Tous les murs sont recouverts de plantes grimpantes solidement incrustées. L'entrée principale précédée d'une aire de manoeuvre assez vaste et d'un escalier de plusieurs marches débouche dans un hall de dimensions impressionnantes. Comme dans toutes les demeures de la gentry, on passe sous l'inévitable portique étayé de colonnades doriennes. Le hall donne accès aux différents bureaux, classes d'étude et à des locaux réservés à d'autres fonctions moins clairement définies. La salle où on sert les repas est tout au fond.

De larges panneaux chiffrés constituent des organigrammes, un peu mystérieux au départ, mais beaucoup plus clairs après explications.

Les cuisines, les caves, la buanderie, sont accessibles par l'arrière du bâtiment, par les entrées réservées en temps normal à la domesticité. Cette dernière est remplacée par des escouades de ploucs aux fonctions diverses : cuisiniers, bureaucrates, corvéables ordinaires et personnel à tout faire. Il n'y a pas d'ascenseur. Un escalier en colimaçon passe à travers les étages pour aboutir sous les combles. Il a son importance dans ce qui va se raconter ici.

Les chambres à deux lits se situent aux 3e et 4e étages. Un autre escalier, central celui-là, et plus large, dessert le tout.

Bref ! Les architectes du siècle dernier ont bâti quelque chose de grand, de solide et confortable à la façon dont on aimait les choses il y a cent ans.


Entrée en matière : première série de tests

La salle de classe est semblable à celle d'une école ordinaire, mais les tables et les sièges sont à la taille des adultes. Le fond de la salle est occupé par un tableau noir de grandes dimensions, dont certaines parties se replient et permettent de tenir caché ce que l'on veut sans le supprimer.

L'instructeur est habillé de la même façon que les candidats. Il porte le battle-dress en toile et les leggins en webbing. Personne ne porte de galons. Mais quelque chose le distingue quand même du reste. Il tient en main, en permanence, un bloc de formulaires et il est doté d'un chronomètre. Il note beaucoup de choses que personne ne voit.

Tout le monde est assis bien sagement à sa place. La première épreuve débute sans attendre. Il s'agit de tests psychotechniques (dirait-on chez les savants de nos jours).

L'instructeur distribue à chacun deux feuilles quadrillées où sont imprimés des numéros séparés par des espaces. Le récipiendaire y écrira ce qui lui convient, s'il a, bien sûr, quelque chose à écrire. La première feuille va de 1 à 30, la deuxième de 31 à 60.

On explique le travail. L'instructeur dispose de 60 cartons sur chacun desquels est imprimé un mot, un seul. Montre en main, il va exhiber chaque carton face à la collectivité. Chaque candidat va devoir écrire rapidement l'idée que lui suggère le mot présenté. On dispose d'un nombre limité de secondes pour répondre. Après un temps strictement calculé, les 60 cartons ont défilé et les feuilles sont alors récupérées et disparaissent du local. Il paraît que ce premier exercice est éliminatoire. Mais on est perplexes, car on dit beaucoup de choses.

Le reste de la matinée sera consacré au parcours du combattant et à divers exercices de routine, si l'on peut dire.

Au début, des tests psychotechniques seront appliqués tous les jours. Pour abréger le discours, on citera grosso-modo dans l'ordre les épreuves suivantes.

Le test mécano. On montre un appareil mécano, construit. On nous le laisse examiner à l'aise, puis on le fait disparaître. On devra le reproduire avec les pièces détachées qu'on sortira d'une boîte. Chacun aura la sienne. Il s'agit d'un "bidule" du genre "moulin à vent" qui tourne sous l'action d'une manivelle. Cette dernière actionne un simple jeu d'engrenages, un grand et un petit. Si on a bien saisi l'agencement du modèle, il n'y a pas de problème ; la demi-heure est largement suffisante. Si par contre, on commet une erreur dans les engrenages, il est impossible de la rectifier en restant dans les limites du temps imposé.

Symbolisme des images. Chaque candidat reçoit 30 images différentes, les mêmes pour tous. Il va devoir en choisir 15. On lui demande d'expliquer brièvement par écrit le sens symbolique de chacune des images choisies et dire pourquoi il n'a pas sélectionné les autres. Temps imparti : 45 minutes, si ma mémoire est bonne.

Autre test : l'observation et la mémoire. Le hall où les instructions figurent en permanence (elles peuvent subir des modifications) est, comme il a été dit plus haut, le centre du dispositif. Il peut faire figure de galerie d'art pour celui qui prend la peine d'observer. Les affiches de guerre, qui apparaissent partout en Angleterre, sont apposées sur ses parois. Elles font finalement partie du décor. "Careless talks cost lives!" (le bavardage coûte des vies) attire l'attention de tout le monde sur la nécessité de se taire. D'autres plus dramatiques encore parlent du prix que la Marine marchande doit payer pour apporter le viatique et le reste : le mot d'ordre est à l'économie. On montre les marins en butte aux attaques des U-boats. Le corps médical, les infirmières, ne sont pas oubliés, les land-girls et les mineurs de fond non plus.

Ce sont des oeuvres d'art conçues par de remarquables artistes. Yasreg les appréciait et y trouvait une source d'inspiration. Le sens de l'observation fait partie de la vie de tous les jours de ceux qui s'efforcent de regarder et non pas seulement de voir. Cette appréciation de l'aspect des choses est subjective, mais il arrive qu'elle paie. Elle l'a fait dans son cas.

En classe, ce jour-là, en effet, on a simplement demandé aux candidats de décrire sommairement, le mieux qu'ils pouvaient, ce qu'ils avaient remarqué de particulier dans le hall en question. Tout fait farine au moulin, si l'on veut impressionner favorablement les gens qui sont là, silencieux et omniprésents, avec leur bloc de formulaires, leur crayon et leur chronomètre.

Un jour, on avait constaté au tableau noir la présence discrète d'un schéma colorié à la craie, chiffré et brièvement commenté en marge. Il s'agit du plan d'une ville avec ses cheminements d'accès. Les points de repère les plus importants et les plus vulnérables - centrales téléphoniques et électriques, gazomètres, voies ferrées, ponts, tunnels, etc. - y figurent avec les dispositifs militaires de protection. On utilise les sigles ordinaires bien connus en cartographie.

Personne n'en parle et, au bout de trois jours, ces indications disparaissent. On a simplement camouflé le schéma derrière un panneau mobile du tableau. Ce sera, on l'apprendra plus tard, la base d'une attaque (raid commando) où on mettra en pratique ce que l'on aura retenu des exercices et des notions théoriques en général en matière d'explosifs et surtout des méthodes d'approche raisonnées de l'objectif. Ce qui figure au tableau est, dans les grandes lignes, la représentation schématique du terrain où on évoluera.

Le plan reparaît alors pendant quelques minutes et disparaît de nouveau. On se voit alors nantis d'une feuille de papier quadrillé sur laquelle on devra reproduire de mémoire le croquis et y indiquer au crayon rouge la façon théorique dont on envisage personnellement l'infiltration dans la "localité" et l'accomplissement de la mission. On fait appel de la sorte à la mémoire visuelle, au raisonnement, aux connaissances générales du candidat et à son discernement. Cela semble être le but poursuivi.

Entretemps, Yasreg constate que deux numéros dans l'équipe ne sont plus là. Personne ne les a revus ! On est passé de 10 à 8.


Exercice de nuit

La journée a été particulièrement rude aujourd'hui. Plus encore que d'habitude. La fatigue est énorme ; l'anéantissement physique s'avère total. On s'endort à peine couché. Yasreg s'est effondré de toute sa longueur et s'est endormi tout habillé. Il ne se rappelle même pas d'avoir soupé. Il est seul dans une chambre conçue pour deux occupants. Le numéro 6 qui logeait avec lui a disparu de la circulation. Pourquoi ? Personne n'est au courant.

Soudain, sans préavis, une lumière est là, brillante et perturbante. Quelqu'un lui illumine la figure. On le secoue légèrement. Dans une sorte de halo, ce plouc dérangé dans son sommeil, aux petites heures, reconnaît les visages devenus familiers de deux instructeurs.

- "Bonjour" dit l'un d'eux. "Remettez-vous... Rien ne presse ! Il s'agit simplement d'un exercice de nuit. Vous serez seul à l'exécuter. Mettez vos souliers !"

Yasreg se chausse et entre-temps s'extirpe comme il peut de son abrutissement somnambulique.

- "Ça va mieux ? Vous êtes prêt ? Bien, suivez-nous ! Vous allez recevoir vos instructions au rez-de-chaussée. Avant tout, voulez-vous bien vider vos poches ? Oui, même le mouchoir ! C'est parfait, allons-y ! Il est trois heures du matin, le clair de lune est magnifique. La température est douce? un temps idéal, vous verrez ! Il n'y a pas un souffle de vent".

Peu rassuré par cet assaut d'humour impassible, Yasreg descend l'escalier central qui aboutit dans le hall. Là, il se trouve face à un officier à "pips" vertes qu'il voit pour la première fois.

- "Bonjour !" dit ce dernier. "Je vais devoir vous expliquer rapidement quelque chose d'important... de très important ! Vous sentez-vous bien ? Etes-vous prêt ?"

- "Oui !" répond Yasreg, "allez-y !"

- "Bien, l'exercice consiste en ceci. Écoutez soigneusement. Les instructions ne seront données qu'une seule fois. Le temps presse. Vous allez comprendre. L'endroit où vous vous trouvez ici est un hôtel. Vous faites partie d'une bande organisée de malfaiteurs. Vous êtes un des lieutenants du chef de bande. Ce dernier a logé ici plusieurs jours.

"La police a eu vent de sa présence et surveille l'hôtel. Elle peut intervenir d'un instant à l'autre. Votre chef a vidé les lieux à temps et est déjà hors d'atteinte pour le moment. Mais, dans sa précipitation, il a oublié de détruire des documents extrêmement importants qui concernent :

1° les noms, adresses et numéros de téléphone des membres de la bande ;

2° la liste des armes qu'ils détiennent et l'endroit où elles sont stockées ainsi que leurs munitions.

"Il vous appartient, puisque vous êtes le dernier à être ici, de récupérer à tout prix et dans les plus brefs délais ces documents essentiels pour votre sécurité et celle de vos compagnons. Ces papiers compromettants ont été oubliés dans une mansarde située tout en haut de l'hôtel, sous les combles. Vous montez donc par l'escalier que vous connaissez... celui-là. Sur le palier supérieur, le dernier, vous verrez à gauche un couloir. Il donne accès à plusieurs mansardes, à droite et à gauche. Vous entrerez dans la deuxième mansarde à droite, rechercherez les documents, vous vous assurerez qu'il s'agit bien de ceux-là, vous les empocherez et les ramènerez le plus rapidement possible ! Quelqu'un vous attend à l'intérieur de cette mansarde. Ne vous en occupez pas !

"Je répète que les forces de police entourent l'hôtel et qu'à n'importe quel moment elles peuvent le prendre d'assaut. Nous ne pourrions les retenir, éventuellement et dans le meilleur des cas, que quelques minutes. Vous avez compris, naturellement, le sérieux et l'urgence de la situation ! Allez-y ! Go ! Il est 3 h 20."

Et ce plouc renseigné fonce pendant que les trois instructeurs griffonnent sur leurs formulaires. On passe les étages quatre à quatre. Heureusement on ne pèse pas lourd. Le dernier palier est atteint. On halète un peu. Ici, il convient de ne pas foncer tête baissée n'importe où, afin de ne pas heurter les solives du toit. L'éclairage est indirect mais suffisant, avec des ombres sinistres dans les coins. Ah ! Voilà le couloir en question, accessible en marchant courbé. Voilà aussi les portes d'entrée des mansardes. Il faut descendre trois marches en bois pour les atteindre.

La deuxième porte à droite s'ouvre. La pièce est petite, basse de plafond et dotée d'une fenêtre carrée. On peut s'y tenir debout, tout juste. Le meuble qu'elle contient est une table de nuit dont la partie plate supérieure est en marbre ou en quelque chose qui en a l'air. Elle est fermée par une porte à poignée en cuivre poli.

Sur la plaque de marbre, on a posé une paire de gants. Derrière le meuble, un lieutenant à galons verts se tient debout et prends des notes. Pourquoi ces gants ? La question se pose ! S'agit-il des gants personnels de l'officier, qu'il aurait négligemment posés sur la tablette ? Impensable ! D'abord ces gants sont en cuir noir, ce qui n'est pas conforme, semble-t-il. Ils paraissent relativement grands. À la limite, on pourrait croire qu'ils sont faits pour contenter n'importe qui. Enfin, s'ils sont sur la table, c'est qu'il y a une autre raison. Yasreg s'empare des gants et les enfile, en regardant l'observateur silencieux qui ne bronche pas. Il inscrit quelque chose. Ganté, Yasreg ouvre la table de nuit. S'il avait ouvert à mains nues, il aurait laissé de belles empreintes digitales.

À l'intérieur du meuble, se trouve une corbeille à pain, du genre de celle qu'on place à table au déjeuner. Elle est remplie de coupures de journaux, d'enveloppes, de lettres dactylographiées, etc. Parmi ces papiers, il discerne une liste d'adresses et d'autres détaillant des séries d'armes. Yasreg jette un coup d'oeil dans les coins. Il ne voit plus rien.

Ce plouc empoche alors tous les papiers qu'il a trouvés, même ceux qui n'ont aucune importance pour lui. Il fourre le tout dans la poche à soufflet qui agrémente son pantalon de toile. Il considère alors que sa mission est terminée et sort de la pièce.

Il est à peine sorti que deux instructeurs véhéments se ruent sur lui. "Vite", crie l'un d'eux, "dépêchez-vous, la police est en bas ! Ils sont déjà dans le bâtiment ! Nous ne pourrons les retenir que peu de temps... Sortez par là ! Vous trouverez sur place ce qu'il vous faudra pour vous sauver, filez ! Nous allons encombrer le passage derrière vous pour que vous ayez une chance de disparaître.

Sortir par là ! Cela veut dire passer ou plutôt se faufiler sur le toit par une fenêtre à guillotine? tout juste la place, en y laissant la moitié du froc. Heureusement, ce plouc aminci n'a pas de ventre.

Le voilà sur une plate-forme bordée par la corniche. Devant lui, illuminée par la lune, se silhouette une tourelle coiffée d'un éteignoir. Le tout dans le style moyenâgeux le plus pur. Le lierre, qui a pris possession de toutes les murailles, rampe ici sur la plate-forme.

Dans la corniche, solidement encastré, un gros bloc de béton attend que Yasreg se décide. Il sert de base à une corde à noeuds qui passe par dessus le rebord du toit et disparaît dans la végétation grimpante.

Essoufflé, pressé et perplexe, ce plouc embarrassé jette un coup d'oeil discret du haut de sa position élevée, mais précaire, pour se renseigner sur ce qui se passe en bas. Il voit trois instructeurs qui, par moments, regardent en l'air dans sa direction. Ils semblent trouver le temps long. Ils se posent probablement des questions. Car toute cette pantomime fait que les minutes passent. Yasreg n'a pas de montre.

C'est alors que, toujours à plat ventre, Yasreg constate que la petite fenêtre de la tourelle est entrebâillée. Pourquoi ?... Il n'aime pas risquer sa petite santé en faisant l'acrobate au bout d'un fil pour descendre quatre étages. À moins d'y être absolument obligé.

Après quelques secondes d'hésitation, il décide de s'infiltrer dans la tourelle. Son raisonnement se base sur ce qui lui paraît logique. S'il n'y avait pas moyen de disparaître par là, ou si la chose était interdite pour une raison quelconque, on aurait verrouillé cette fenêtre. À présent largement ouverte, elle est plus que suffisante pour le laisser passer. Il n'a que la lumière lunaire pour distinguer ce qui l'entoure et trouver la porte de sortie... si elle existe ! Mais il a eu le temps de s'habituer à la pénombre et se situe rapidement. Quel soulagement! Il débouche alors dans un escalier et descend précautionneusement, car il y a des endroits où on ne voit pas grand chose.

A-t-il bien fait ? Il ne le saura jamais ! Il n'a pas conscience du temps qui s'est écoulé. Il lui semble évident qu'il y avait deux manières de quitter "l'hôtel" par le toit : un très apparent et un autre qui l'était moins. Tant pis, on verrait. De toute façon, il avait les documents. Il reste la possibilité d'un échec pour avoir perdu trop de temps.

Trois minutes plus tard, Yasreg faisait irruption dans les cuisines et ce qui lui paru être les locaux d'une buanderie, au milieu des ricanements d'une escouade de ploucs hilares, qui s'affairaient autour des cuves à café. Personne ne paraissait s'étonner de voir un noctambule surgir du néant et traverser en coup de vent un espace qui n'était pas réservé en apparence aux exercices.

C'est par l'arrière du bâtiment que ce plouc perplexe et appréhensif se présenta aux instructeurs qui ne semblèrent nullement étonnés de le voir là. On chronométra. Puis :

- "Avez-vous les documents ?"

- "Oui, je crois, les voilà !"

- "Ah, vous croyez ! Bien... Nous allons vérifier... Bonne nuit !"

Le jour se lève et la même rengaine musicale qui sert de fond sonore à tout ce qui se passe ici parle de nouveau de Mexico et de ses charmes. Même les cauchemars en sont imprégnés.


(À suivre)


Date de mise à jour : Mardi 24 Novembre 2015