Tome IV - Fascicule 1 - janvier-mars 1989


Les Zeppelins sur Liège en août 1914

L. RUTHER, Administrateur au Font de Sauvegarde du Fort de Loncin, asbl


La question posée par Monsieur C.J. Van Damme dans le numéro d'octobre-décembre dernier a retenu l'attention du Front de Sauvegarde du Fort de Loncin. Ceci pour une raison très compréhensible, notre association a prévu d'illustrer, dans le musée du fort actuellement en cours de réalisation, cet épisode aérien de la bataille de Liège en y faisant figurer, entre autres, une maquette du Zeppelin Z VI qui effectua le bombardement de la ville dans la nuit du 5 au 6 août 1914.


Ceci dit, pour en revenir à la question précise posée par Monsieur C. J. Van Damme, il n'est pas exact de dire que le Rapport du Général Leman sur la Défense de Liège en août 1914 est muet à propos de l'incursion des dirigeables allemands dans le ciel de la Cité Ardente. En effet, aux pages 94 et 95, on peut lire ce qui suit :

" [...] 2° Dans le commencement de la matinée du 4 août, je reçus un parlementaire ; c'était l'officier d'état-major allemand qui avait rempli ces derniers temps, jusqu'au moment de la guerre, les fonctions d'attaché militaire à Bruxelles ; c'était même la situation qui l'avait fait choisir pour remplir la mission dont il avait été chargé par le général von Emmich, commandant de l'armée de la Meuse.

Cet officier général, agissant d'après les intentions de l'Empereur (et l'officier parlementaire a insisté sur cette circonstance) faisait une suprême tentative pour empêcher une effusion de sang entre les Allemands et les Belges et pour épargner à la Belgique les horreurs de la guerre (1). Et bien inutilement pour elle selon le général von Emmich, car la disproportion des forces en faveur de l'armée allemande ne pouvait laisser à l'armée belge aucun doute sur l'issue des combats. La ville de Liège et sa puissance industrielle n'était­-elle pas à ménager ?

(1) Voir explication plus loin dans le texte.

Songez, mon général, ajoutait l'officier d'état-major allemand, que si ma mission pacifique vient à échouer, déjà ce soir un ballon dirigeable planera sur cette malheureuse cité et y laissera tomber des bombes.

La conclusion était que le général von Emmich m'engageait à laisser à l'armée allemande la libre traversée de Liège. Avec toute la courtoisie désirable, je répondis évidemment par un refus formel.

Le soir déjà, en effet, un ballon dirigeable arrivait du Nord et remontait la Meuse. La nuit était assez obscure et il apparaissait sous la forme d'une grande tache noire se détachant mal sur le ciel ; mais on pouvait y reconnaître un dirigeable par la forme lenticulaire de cette tache et par le fait plus probant qu'elle lançait de temps à autre un faisceau lumineux vers le sol.

Mais bientôt ce dirigeable disparut et j'ai appris par la suite qu'il avait été abattu par les Allemands eux-mêmes à la suite d'une erreur. [...]"


C'est donc bien la confirmation par le général Leman, du raid d'un Zeppelin sur Liège, mais ce texte, rédigé en 1920, donne à penser que le général était soit mal informé soit très circonspect.

Il est curieux de constater que

1) il situe la visite du parlementaire allemand et l'incursion de l'aérostat le 4 août. La note explicative (n° 16) du commandant Georges Hauteclerc, dans le livre édité par la Commission Royale d'Histoire en 1960, rectifie cette erreur en se basant notamment sur un rapport du commandant Mozin du fort de Fléron. Les événements se sont déroulés à la date du 5 août. Par ailleurs, les récits parus dans la presse et dans la littérature de l'époque ne laissent nul doute à cet égard ;

2) il ne signale pas qu'il y ait eu bombardement de la ville dont la réalité semble ne pas pouvoir être contestée attendu les nombreux témoignages relatifs à ce sujet ;

3) il déclare que le Zeppelin a été abattu par les Allemands eux-mêmes, version que l'on ne retrouve apparemment nulle part ailleurs.


Des documents en notre possession, nous donnons ci-après quelques extraits qui, dans leurs grandes lignes, corroborent la relation du raid qu'en fait Pierre Miquel dans son livre Les Hommes de la Grande Guerre.


Extrait de Les dirigeables tragiques par J. Mortane, page 83 :

"Le Z VI accomplit le premier bombardement de la guerre en attaquant la place de Liège, le 6 août 1914 : il arriva à 2 h 45 du matin, à 1.450 mètres d'altitude, et lança 200 kilos de bombes sous la fusillade et la canonnade. Il dut atterrir sur une forêt près de Bonn. En très mauvais état, il fut démonté. En réalité cette expression que nous retrouverons souvent : "démonté" signifie que le Zeppelin était "démoli" et qu'on se contentait de reprendre les pièces pouvant servir à la construction de nouveaux rigides."


Extrait de Mobilmachung, Aufmarsch und erster Einsatz der deutschen Luftstreitkräfte im August 1914 par E. von Loewenstern et F. Bertram, page 13 (2) :

(2) Documentation : Monsieur G. Schalich

"[...] Dans la nuit du 5 au 6 août, on décida de faire un coup de main (sur Liège). Pour appuyer les opérations sur le terrain, l'Oberste Heeresleitung (Q.G.) ordonna la mise en action du dirigeable Z VI. Celui-ci survola Liège à 2 h 30 du matin après un vol difficile. On jeta sur la ville cinq projectiles d'obusiers de 150 mm et un obus de 210 mm. En raison du feu violent de l'infanterie ennemie, on dut faire demi-tour sans pouvoir observer les effets du bombardement. Sérieusement endommagé, le dirigeable dut faire un atterrissage forcé à Wallenberg entre Bonn et Cologne. Ni l'excellence du commandement, ni la valeureuse conduite de l'équipage ne purent empêcher la perte du Z VI. (3)

(3) Monsieur C. Bertrand nous précise le nom du commandant du Z VI : commandant Kleinschmidt (note de la rédaction du Bulletin).

La première participation d'un dirigeable dans la guerre se soldait par une grande déception pour le Grand Quartier Général allemand."


Malgré son indéniable échec, ce raid aérien fut récupéré par la propagande allemande. La silhouette du Zeppelin Z VI est omniprésente sur tout ce qui sera publié ou confectionné pour célébrer la chute de Liège. Elle figure sur la médaille frappée spécialement à cette occasion le 1er août. Elle est représentée également sur nombre de cartes postales et notamment sur l'une d'elles ayant pour légende : "Lüttich, Erobert: 7 August 1914 durch General von Emmich", La carte représente l'assaut d'un fort qui n'est autre que celui de Loncin. Les lieux, bien que trafiqués par l'illustrateur, sont aisément identifiables par la forme des blocs de béton écroulés.


On connaît les principales caractéristiques techniques du Z VI :

Désignation du constructeur : LZ 21

Volume : 20.870 m³

Nombre de ballonnets : 17

Longueur : 148 m

Diamètre : 14,86 m

Puissance : 3 moteurs Maybach de 180 CV chacun

Charge utile : 8800 kg

Plafond : 1900 m

Rayon d'action : 1900 km

Vitesse : 73 km/h

Première sortie : 10.11.1913

Dernier vol : 6.8.1914


L'issue peu glorieuse de la première mission de bombardement d'un Zeppelin dans la Grande Guerre inaugurait une longue série de désastres pour cette arme nouvelle contre laquelle les Allemands avaient cru qu'il n'y aurait pas de parade.

Les "grands cigares", comme ils furent baptisés à l'époque, allaient se montrer extrêmement fragiles et vulnérables. Ils connurent, pour la plupart, une fin tragique : descendus par l'artillerie ou l'aviation adverses, détruits lors de manoeuvres de sortie, incendiés pendant le gonflement ou le dégonflement, brisés par la tempête, démolis en heurtant une colline ou encore atteints par la foudre.

Le développement rapide de l'aviation militaire sonna définitivement le glas pour ces énormes engins de guerre qui, contrairement à ce que leur image pouvait donner à penser, étaient des plus légers que l'air.


Date de mise à jour : Jeudi 5 Novembre 2015