Tome IV - Fascicule 1 - janvier-mars 1989


Réflexions sur la construction des maquettes de forts réalisées pour l'exposition de Chaudfontaine "Le Centenaire des Forts Brialmont - Liège 1888-1988"

Annette GÉRARD et Antoine JORIS, de "Jemeppe-Modélisme"


"La miniaturisation a partie liée avec un imaginaire lilliputien qui rapporte le petit à l'image vraie, celle qui ne porte ni ombre ni ombrage" (Dictionnaire technique et philosophique, à la rubrique "Miniature").


L'intérêt que l'on porte à l'Histoire en général, à l'histoire de son pays ou de sa région en particulier, peut donner naissance à une grande diversité de passe-temps ou "hobbies".

La lecture : la lecture d'ouvrages traitant d'un sujet historique peut, et se doit, d'intéresser le lecteur. La valeur de l'ouvrage sera appréciée de façon différente, compte tenu de la qualité de ce dernier. Le lecteur fera intervenir dans son jugement ses connaissances personnelles acquises ; il comparera avec d'autres ouvrages, il deviendra lui-même critique.

Le besoin d'écrire : le besoin d'écrire ou de rédiger découle certainement d'une grande passion pour les écrits d'autrui. L'auteur ayant acquis un certain bagage, veut en faire profiter ses contemporains. Il doit pour ce faire, apprendre à manipuler les mots et les coucher sur le papier.

Les voyages : les voyages fournissent au passionné d'Histoire, dans cette société de loisirs où nous vivons, la possibilité d'appréhender ce que lui a apporté la lecture. Il "construira" ou "programmera" ses vacances autour d'un sujet qui l'intéresse. Il prétextera le climat fortifiant de la Manche, profitable aux enfants, pour visiter, par la même occasion, les plages du Débarquement. Il fera miroiter l'attrait des magasins de mode à son épouse et découvrira Paris. Il agrémentera une promenade dominicale de la découverte d'un site ou d'une exposition.

La collection : la collection est une forme de l'intérêt que l'on porte à l'Histoire. Certains collectionnent les uniformes, d'autres les armes, les cartes postales, les documents, les livres ; autant d'objets insignifiants, mais qui ont, à leurs yeux, une grande valeur. Ils sont aidés, en cela, par la lecture d'ouvrages spécialisés.

La préservation des sites : la préservation des sites n'est, en général, pas le fait d'un individu, mais bien l'oeuvre d'un groupement. Le CLHAM en est une preuve. De même, le Front de Sauvegarde du Fort de Loncin a effectué un travail considérable de restauration de cet ouvrage. Les forts de Lantin, d'Embourg et bien d'autres, ne doivent qu'à la volonté de quelques-uns, souvent bénévoles, d'être encore visitables. "Les Amis de la Citadelle de Namur" sont très actifs. Des commissions historiques influencent les autorités responsables pour classer des sites dignes d'intérêt.

Le modélisme : le modélisme permet à l'amateur d'Histoire, à partir d'un "kit" acheté dans le commerce et d'un plan détaillé, de faire revivre, en trois dimensions, un épisode de l'époque qui l'intéresse et cela sans restriction de genre (véhicules civils ou militaires, chenillés ou sur roues, bateaux, matériel ferroviaire, camions, voitures, avions civils ou militaires, figurines historiques, etc.).

Le maquettisme : le maquettisme est, peut-être, la quintessence de tout ce qui précède. Avoir la possibilité, à partir de rien, de reproduire, en trois dimensions, ce que l'on voit sur photos, sur plans ou en réalité, représente pour le maquettiste un aboutissement. Il ne peut jamais prétendre arriver à une "vérité historique" sans lecture, sans investigations (voyages et photos) et sans cet amour inconsidéré pour l'Histoire et la collection. En outre, le sens artistique du maquettiste rendra son oeuvre agréable à regarder ; il "trichera" parfois sur les couleurs ou sur certaines perspectives. La rigueur vis-à-vis de l'Histoire n'est pas toujours propre à être reproduite dans son intégralité.

Le modélisme et le maquettisme ont été longtemps considérés comme un mode mineur d'expression. Ce "hobby" n'était-il pas réservé aux plus jeunes ? De nos jours, les défenseurs de cette forme de culture voient, enfin, poindre la sortie du tunnel et font état, sans honte, de leur passion pour le modèle réduit, quel qu'il soit. La présence de maquettes de bonne facture dans les musées, les expositions, etc. nous conforte dans l'idée de persévérer.

À l'instigation du Foyer Culturel de Chaudfontaine, sous la présidence de Madame M.L. Chapelle, Échevin de la Culture, l'organisation de l'exposition Le Centenaire des Forts Brialmont - Liège 1888-1988 a débuté le 21 janvier 1987. Le dynamisme, l'esprit de coordination et la persévérance de Monsieur G. Bovy devaient être et furent les atouts majeurs de cette manifestation.

Lors de la première réunion, il nous fut demandé d'exécuter des maquettes de forts. Cette période de notre histoire nous était peu connue. Nous en avions une vue générale mais l'essentiel des détails nous manquait. Le CLHAM nous a fourni certains renseignements indispensables. Ceci ne nous dispensa pas de rechercher les documents susceptibles de nous apporter des renseignements complémentaires dont nous avions un impérieux besoin pour débuter les travaux.

Un après-midi passé à l'Université de Liège nous fit connaître et emprunter l'ouvrage de G. Richou, Construction des forts de la Meuse. Celui-ci devint aussitôt pour nous une vraie "bible" ; à partir de là, nous pûmes commencer notre travail.

Cependant, pour réaliser la reproduction d'un fort de 1888, il faut connaître celui-ci, le visiter, le "comprendre". Messieurs M. Viatour et J.C. Paquot nous sont venus en aide par le prêt de photos et par des propos qui nous ont apporté les pièces manquantes du "puzzle". Qu'ils soient ici remerciés.

Nous ne passerons pas sous silence la visite des sites connus : Boncelles, Loncin, Embourg, Lantin ; grâce à la complicité de spécialistes, nous avons accumulé une enrichissante somme de connaissances. Nous devions représenter, en trois dimensions, ce que nous percevions sur plans et photos. Nous ne pouvions trouver, dans le commerce, la "pièce-toute-faite" qui simplifierait la tâche ; et c'est à partir de frigolite, de bois, de plâtre et de carton que nous avons réalisé les différentes maquettes :

1 - Carte en relief de l'ancienne position fortifiée de Liège.

2 - Fort d'Embourg (vue extérieure).

3 - Installation pour l'exécution du bétonnage d'un grand fort.

4 - Installation pour l'exécution du bétonnage du massif central d'un petit fort, dans ses différentes phases.

5 - Les cerfs-volistes du fort d'Embourg.

6 et 7 - Figurines de 90 mm sur socle, représentant un artilleur de forte­resse belge et un artilleur de campagne allemand.

Nous avons suggéré aux organisateurs de l'exposition un choix de ma­quettes, visant à donner au visiteur de la manifestation une idée exacte de ce que fut la construction de l'enceinte fortifiée de Liège.

La région liégeoise a, pendant des siècles, puisé sa richesse dans son sous-sol (charbon, zinc, plomb, alun, etc.) ; les autochtones considéraient qu'une galerie se devait d'être creusée à partir d'un puits. La construction d'un fort, à l'inverse de l'exploitation d'une mine, se fait à ciel ouvert et c'est seulement à partir du moment où les différents locaux sont terminés que l'on procède à l'ensevelissement de l'ouvrage. Des questions ont souvent été posées dans ce sens, et l'on pouvait constater l'étonnement des visiteurs lorsqu'ils voyaient les documents d'époque et les maquettes.

Si les 1600 visiteurs de l'exposition de Chaudfontaine n'étaient pas tous liégeois, cette manifestation a cependant rappelé aux habitants de nos communes l'existence d'ouvrages fortifiés visitables et l'importance stratégique de ces fortifications dues au génie du général Brialmont.

La vocation de neutralité de la Belgique ne la prédisposait nullement à devoir se défendre contre un éventuel agresseur. Les dépenses consenties pour la construction de tels ouvrages ont, à l'époque, été souvent critiquées. Néanmoins, en août 1914, Liège et Namur ont retardé considérablement l'avance de l'envahisseur, permettant aux Français de réagir et de remporter la bataille de la Marne.

En 1919, le Président Poincarré n'a-t-il pas décoré la ville de Liège de la Légion d'Honneur pour sa résistance héroïque ?

Nécropole, le Fort de Loncin n'illustre-t-il pas la sublimation de cet esprit de sacrifice ?

Il était bon de le rappeler.

Nous avons voulu considérer le côté humain de cette épopée en réalisant les figurines d'un artilleur de forteresse belge et d'un artilleur de campagne allemand. Les forts, privés d'infanterie de soutien, ont été très vite livrés à eux-mêmes. L'infanterie allemande n'a pas pu les obliger à rendre les armes. Seule l'arrivée d'une artillerie de campagne de gros calibre a permis à l'envahisseur de réduire les forts qui n'étaient plus défendus que par leur garnison.

Que le lecteur s'attendant à trouver ici des recettes de construction de maquettes ne soit pas déçu. Notre ambition a été de montrer très simplement, et de manière dépouillée, ce que la lecture, la recherche, la réflexion et la patience nous ont amenés à réaliser. Nous espérons de la sorte avoir modestement contribué au souvenir d'une page héroïque, quoique douloureuse, de notre Histoire.

N'avons-nous pas, sans prétention, rappelé que "Ceux qui ignorent les leçons de l'Histoire sont condamnés à les revivre" (Santayana) ?


Date de mise à jour : Jeudi 5 Novembre 2015