Tome IV - Fascicule 1 - janvier-mars 1989


La cité de Carcassonne

Pierre BEAUJEAN


Ville de la France méridionale, Carcassonne est le chef-lieu du département de l'Aude. Située sur la rivière Aude et le canal du Midi, desservie par la Nationale 113 et l'autoroute des Deux-Mers, elle est le centre commercial de l'Aude viticole et possède une grande usine de caoutchouc. Préfecture, elle compte environ 45.000 habitants.

Elle se compose en réalité de deux villes : dans la plaine, la ville basse, la plus récente, où se trouvent les monuments officiels, fut construite par saint Louis, sur la rive gauche de l'Aude, vers 1260 ; c'est une bastide, aux rues se coupant à angles droits, bâtie sur un plan quadrangulaire et close de remparts. Elle fut incendiée par le Prince Noir (surnom d'Edouard, fils du roi d'Angleterre Edouard III) en 1355, mais fut reconstruite dès 1356 sur un plan sensiblement réduit. Au XVIIIe siècle, de magnifiques boulevards ombragés de platanes furent créés sur l'emplacement des fossés devenus inutiles. De nos jours, la ville basse a encore conservé le tracé de ses rues en damier et mérite d'être visitée.

La Cité occupe l'extrémité d'un plateau sur la rive droite de l'Aude.

Cette ville fortifiée développe sur le récif qui domine le fleuve, tours, remparts, barbacanes, double enceinte, donjons, château, basilique. Elle illustre l'histoire de l'Occitanie et ensuite de la France ; chaque appareil de pierre porte la marque de son occupant ; chaque peuple a signé son apport : le Romain par le bloc et le mortier, le Wisigoth par la brique, les comtes par la pierre régulière, les rois par le bossage...


Histoire de la Cité

Les traces humaines les plus anciennes remontent au VIe siècle avant J.-C. Elles se trouvent sur le promontoire où se situe la Cité.

Vers 300 ans avant J.-C., les Volques Tectosages venus d'Europe centrale soumettent les Ibères du Languedoc. En 122 avant J.-C., les Romains ont conquis la Provence et le Languedoc. Ils fortifient l'oppidum qui prend le nom de Carcasso. Il en reste, croit-on, les soubassements, énormes blocs assemblés sans ciment. Les Romains occupèrent la région jusqu'à la moitié du Ve siècle.

Les Wisigoths venus des régions danubiennes se rendent alors maîtres de l'Espagne et du Languedoc. La Cité reste entre leurs mains de 460 à 725. De leur domination datent la plupart des tours de l'enceinte intérieure de Carcassonne, construites sur un plan semi-circulaire ; leur rotondité fait saillie en avant du rempart, mais elles présentent une face plane du côté de la cité. Leur mode de construction est caractéristique : superposition d'assises alternées de pierres cubiques et de briques disposées en arêtes de poisson.

Au printemps 725, les Sarrasins s'emparent de la Cité qui devient Karkashuna. Ils en seront chassés en 759 par Pépin le Bref, roi des Francs. L'occupation sarrasine n'a laissé aucun vestige, et de la conquête franque est restée une légende, celle de dame Carcas tenant tête à Charlemagne. Après la mort de celui-ci, le démembrement de l'Empire donne naissance à l'époque féodale.

C'est avec la dynastie des Trencavel (tranche-bien), vicomtes d'Albi, Carcassonne, Béziers et Nîmes, de 1082 à 1209, que la ville va accéder à un rayonnement exceptionnel.

La Cité, flanquée de deux bourgs, connaît un essor économique sans précédent. Pendant cette période faste, le catharisme, religion fondée sur le dualisme (séparation en Bien et Mal, Dieu et Satan), se développe rapidement au détriment d'un catholicisme décadent. Raymond Roger Trencavel, jeune vicomte de Carcassone, tolère et protège l'hérésie sur ses terres. Il subira le premier choc de la croisade prêchée par le pape Innocent III. Le 15 août 1209, après quinze jours de siège, la place, qui n'est encore défendue que par une seule enceinte, est réduite à merci par le manque d'eau. Le vicomte de Carcassone, qui n'a que 24 ans, se livre aux Croisés ; il mourra en novembre dans un cachot.

La Cité et les terres des Trencavel sont attribuées au chef militaire de la croisade, Simon de Monfort. À sa mort en 1218, son fils Amaury lui succède, mais incapable de se maintenir sur ses terres, il les quitte en 1223 et en 1224, cède au roi Louis VIII ses possessions en Languedoc.

En 1240, le fils de Trencavel tente en vain de recouvrer son héritage ; il assiège Carcassonne ; les engins et les mines ébrèchent les murailles mais une armée royale le force à battre en retraite. Saint Louis fait alors raser entièrement les bourgs formés au pied des remparts. Les habitants expient leur rébellion par sept ans d'exode ; après quoi, ils ont l'autorisation de construire une ville sur l'autre rive de l'Aude. C'est la ville basse actuelle.

La Cité est remise en état et renforcée. Ville frontière, elle devient une véritable forteresse. Sous les règnes successifs de Louis IX, Philippe le Hardi et Philippe le Bel, elle prend sa physionomie actuelle : création d'une enceinte extérieure (longue de 1700 mètres), des lices (large chemin de ronde courant entre les deux remparts), reconstruction ou renforcement de l'enceinte gallo-romaine, agrandissement de la cathédrale Saint-Nazaire. Les constructions royales se reconnaissent à leurs pierres grises bien assemblées, à la différence des blocs de grès jaunâtre employés précédemment par les comtes. Elles sont taillées en bossages, pour mieux résister aux coups des machines de guerre (béliers, balistes, trébuchets, mangonnaux) et, pour favoriser les ricochets, certaines tours ont été reconstruites avec un éperon, ou bec. La place est désormais si bien défendue qu'elle passe pour imprenable.

Malgré le pont qui les relie, la Cité et la ville basse ont mené deux existences bien distinctes. Pendant que la ville nouvelle déborde d'activité, la Cité s'affirme dans son rôle de place forte royale. Mais bientôt une ombre se profile : à la fin du XVe siècle l'artillerie à poudre, puis un siècle plus tard, la puissance des canons, font de la Cité un ouvrage mal adapté aux nouvelles techniques de guerre. Le coup fatal lui sera porté en 1659 avec la Paix des Pyrénées qui éloigne la frontière espagnole de Carcassonne (le Roussillon est annexé au Royaume de France). Perpignan prend la garde à sa place.

Au XVIIIe siècle, la Cité n'est plus qu'un quartier misérable et excentrique de la ville basse enrichie par le commerce des vins et la fabrication des draps.

En 1803, Saint-Nazaire perd son titre de cathédrale au profit de Saint-Michel, église de la ville basse. Les toitures des tours se délabrent peu à peu et un décret livre l'ensemble des fortifications à la démolition. Celle-ci commence et les matériaux sont utilisés.

Mais le Romantisme remet le Moyen Âge à la mode. Prosper Mérimée, à cette époque Inspecteur général des Monuments historiques, attire sur la Cité de Carcassonne l'attention des pouvoirs publics. Un archéologue local, Cros-Mayrevieille, passe sa vie à plaider en faveur de sa ville. Viollet-le-Duc, envoyé sur place, revient à Paris avec un rapport enthousiaste qui décide la Commission des Monuments historiques à entreprendre, en 1844, la restauration de Carcassonne.

Celle-ci fut l'oeuvre de Viollet-le-Duc, continuée par Boeswildwald. Les travaux furent d'abord exécutés sur l'église Saint-Nazaire (classée en 1840). Puis les deux enceintes (classées en 1849) furent remises en état par le rétablissement du crénelage des murailles, par la pose de toitures sur les tours (actuellement, on substitue progressivement, à l'ardoise, la tuile plus authentiquement méridionale) et par la démolition des maisons parasites.

De nos jours, ce qui fait le caractère propre de la Cité, ce qui la distingue des autres villes ou forteresses anciennes et fait que l'impression produite ne se retrouve nulle part ailleurs, c'est en premier lieu, qu'elle n'est pas un château fort plus ou moins important par exemple, mais une ville entièrement fortifiée, présentant par sa double enceinte d'épaisses et hautes murailles, et son château comtal, tous les aspects d'une ville ancienne et complète. Et cependant, avec sa population résidente de 300 habitants, disposant d'une école, d'une banque, etc., elle échappe au sort des villes mortes animées uniquement par le tourisme. C'est, en second lieu, qu'on peut contempler dans ses monuments militaires, religieux, civils, des vestiges de constructions de tous les peuples l'ayant occupée.


Sources

Guide Vert Michelin : Pyrénées-Roussillon.

Encyclopédie "Le Million" - Aéroatlas.

Autoguid Sélection-Dunlop : "Trésors de France".

Album des Guides Bleus : Haut-Languedoc.

Bulletin d'information touristique de Carcassonne - édition 1988.


Date de mise à jour : Jeudi 5 Novembre 2015